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Le développement des sociétés industrielles modernes trouverait son origine dans l’innovation des armes à feu aux débuts de l’époque moderne.

 

La naissance honteuse de la « modernité marchande »

 

Une conception centrale de la modernité dite « universelle » des Lumières veut que l’histoire soit une succession d’étapes « nécessaires » et que chacune d'elles aurait une vocation « civilisatrice ». Chaque peuple, chaque culture devrait donc passer par ces étapes.

 

Le système marchand, industriel et capitaliste associé à la modernité serait aussi une étape vers cette voie de l'émancipation humaine. Pour les marxistes, une étape qu'il faudrait vite dépasser. Une étape difficilement dépassable pour les libéraux. C'est pour cela que dire aujourd'hui qu'en réalité le système de la modernité marchande a une origine barbare et honteuse est difficilement acceptable, qu'on soit de droite ou de gauche. Car c'est effectivement de la laideur des armes à feu, des armées et des guerres qu'a émergé ce système idolâtre du dieu-argent.

 

La logique productiviste, la société industrielle et du travail ne sont pas uniquement nés suite aux développements scientifique et technologique des sociétés agraires, mais plutôt par le développement spectaculaire des armes à feu. La production effrénée de ces armes se sont imposées aux économies traditionnelles tout en les obligeant à se transformer. On est bien loin de la mythologie du progrès issue des Lumières.

 

L'apparition d'armes « à longues portées »

 

C'est au XIVe siècle, en Allemagne du Sud, qu'un moine découvre l'explosif. En Chine, on l'avait déjà découvert et on savait les utiliser même en cas de guerre. Les Chinois n’avaient toutefois pas pensé à utiliser ces explosifs comme armes de longue portée (fusils, canons). Cette utilisation fut la triste exclusivité de l'Europe chrétienne.

 

L’arme à feu est née en Europe (le premier canon date de 1334) et c'est une arme qui, jusqu’à présent, est sans rivale, quant à sa puissance destructive. Cette innovation fondamentale de l’ère moderne amena tout d’abord une « révolution militaire » qui marqua l’ascension historique de l’Occident. Et ces armes à feu rendirent ridicules les chevaliers et autres combattants à cheval du Moyen-âge.

 

Les petits et grands seigneurs, craignant d’être marginalisés, s’empressèrent d’acquérir ces nouvelles armes. La technologie des armes à feu progressa vite et l’ensemble des découvertes technologiques de cette époque furent liés à l’art de construire et d’utiliser des canons. Des armes encore meilleures et des canons à plus grande portée furent alors construits. En réponse, de nouvelles techniques de fortifications furent développées. Ainsi la première modernisation de l'Europe fut aussi une course aux armements et ce processus se poursuit jusqu’à nos jours.

 

L'hégémonie sociale du système militaire

 

Il devint rapidement clair que cette révolution militaire ne serait pas qu'un simple développement de la technologie militaire. Les transformations qui en résultèrent quant à l’organisation logistique militaire influencèrent profondément toutes les relations sociales.

 

Jusqu’alors, l’organisation militaire et l’organisation civile au sein des sociétés agraires se confondaient. Chaque citoyen était aussi membre des forces armées, avec des obligations militaires. Une armée n’était rassemblée que lorsqu’une très haute autorité (empereur, roi ou seigneur) faisait un « appel aux armes » et entraînait ses citoyens-soldats dans un conflit. Entre chaque conflit, il n’existait pratiquement pas d’appareil militaire permanent. Même si certains grands empires avaient des armées permanentes, celles-ci n’avaient qu’un effet négligeable sur l'organisation de la production ou les modes de vie sociales.

 

En fait, la différence décisive résidera dans l’équipement militaire. Car auparavant, les guerriers ramenaient avec eux armes et autres accessoires militaires. Casques, boucliers et épées pouvaient être produits par n’importe quel forgeron, et chacun devait savoir utiliser ses propres armes. La logistique guerrière pouvait donc être organisée de façon décentralisée.

 

Les armes à feu rendirent tout ceci complètement obsolète. Les mousquets et canons ne pouvaient être produits localement puis stockés chez soi, ou même transportés par une seule personne. Les instruments de mort avaient soudainement changés de dimension. Une nouvelle industrie de l’armement naquît avec un système de production spécifique, qui servira de modèle pour la future industrialisation.

 

L’appareil militaire commença à se structurer de manière totalement indépendante de la société civile. La guerre devint une occupation spécifique, tout comme l’armée devint permanente. Entre le XVIe et le début du XVIIIe siècle, la taille des armées se multipliaient par 10. Il fallait donc subvenir aux besoins de ces nombreux militaires. La lourde production d’armes à feu devait être centralisée et elle ne pouvait plus être conduite à l’intérieur des économies agraires traditionnelles. Les institutions militaires prirent alors une place de plus en plus importante et elles commençaient à dominer l’ensemble des structures sociales.

 

C'est à partir de ce moment que l'accumulation de l’argent devint un objectif en soi et une économie monétaire finit par se mettre en place. Il fallait répondre aux besoins de l’appareil militaire, l’argent, comme moyen d'échange, apparaissait comme une forme adéquate pour à la fois rémunérer ces soldats-salariés et entretenir l'administration et la production de cette machine de guerre.

 

Auparavant, on consommait ce qu'on produisait soi-même, pour le reste le troc pouvait suffire. Les impôts étaient payés en nature et donc l'argent jouait qu'un faible rôle dans cette économie traditionnelle. Mais la production massive d'armes, l'entretien des nombreux soldats changeait radicalement la situation. L’économie de guerre permanente et l’indépendance structurelle d’une armée à grande échelle entraîna l'expansion de l’argent dans toutes les transactions.

 

Des soldats-salariés...

 

Les spécialistes de la guerre (mercenaires, mousquetaires ou canonniers) s'étaient complètement libérés des impératifs de la production agraire et de ses contraintes sociales. Ils ne se nourrissaient plus de leur travail mais du travail des autres, à travers un salaire en argent. Ce sont des « soldats » qui recevraient une « solde » (origine du mot « soldat ») versée par l'autorité militaire. Ils servirent de modèle au salariat moderne et à son management : comme tout salarié, les soldats-salariés devaient se soumettre à l’impératif de l'efficacité, de la rentabilité et du profit pour soumettre l'ennemi ou le détruire. Les notions chevaleresques d’honneur et de courage n’étaient plus de mise et on faisait abstraction de toutes les destructions causées. Le soldat comme le salarié d'aujourd'hui ne devait pas à se soucier des conséquences éthiques de son activité. Il était aussi payer pour cela.

 

Ce sont ces simples soldats au sein de ces appareils militaires en développement qui expérimentèrent en premier le chômage Quand il n’y avait plus d’argent, ils étaient renvoyés et ils étaient craints comme voleurs ou assassins occasionnels. L’image du soldat sans racines et souvent sans emploi était un phénomène de masse.

 

Les butins de guerre et les nombreux emprunts à des financiers ne suffirent pas à faire fonctionner les nouvelles armées "modernes". La société s'épuisait à nourrir cette machine. L’impôt monétisé provoqua la désolation chez les plus pauvres ; Tandis que l’impôt en nature était lié à une production agricole réelle (un pourcentage sur la production réelle), l’impôt monétaire faisait abstraction des conditions naturelles et imposa sa logique, celle de l’appareil militaire, aux activités quotidiennes. L'impôt n'était donc plus lever en fonction des productions mais selon les besoins de guerre.

 

L’insatiable besoin d’argent du régime « militaire » en vint à dominer l’ensemble des activités sociales. Selon des calculs récents, l’impôt en Europe augmenta de 2200 % entre le XVe et le XVIIIe siècle. Les agents fiscaux, aux côtés des banquiers/financiers de la guerre et des militaires représentaient les nouvelles castes de cette société de la modernité marchande. Et si certains ne pouvaient pas payer, on se chargeait de leur confisquer bétails ou outils pour en retirer de l’argent.

 

Mais ces augmentations exorbitantes étaient toutefois incapable de satisfaire l’appétit monétaire des machines de guerre. Les despotes militaires commencèrent alors à fonder leurs propres entreprises de production. L’objectif de telles entreprises n’étaient plus de satisfaire des besoins à travers leur production mais seulement l’acquisition d’argent, toujours plus d'argent pour entretenir leurs armées. Ces manufactures d’État et autres plantations produisirent, pour la première fois, pour un marché anonyme aussi large que possible, qui devint une condition préalable au marché concurrentiel libre.

 

Comme personne ne voulait « travailler » dans ces manufactures, on utilisa des fous et des prisonniers. Des nouveaux crimes furent même inventés pour obtenir plus de main-d’œuvre. Ce sont ces nouveaux pénitenciers et maisons de travail du "marché libre", développés durant la monétisation forcée de la société, qui seront les précurseurs de l’entreprise libre dite « capitaliste ». Capitaliste car elle vise d'abord à « valoriser » un capital, à produire de l'argent ; la satisfaction d'un besoin à travers la production d'un bien n'est alors plus qu'un prétexte.

 

Guerres, colonies et esclavagisme, mères de l’État moderne

 

Les États modernes – tout juste nés – dotés leur propre armée et désirant installer leur hégémonie se livrèrent des guerres sans merci. Dans ces bains de sangs sans précédent ils testaient leurs forces, qui résidaient dans l’utilisation de technologies militaires à grande échelle. Cette dynamique fut accélérée par l’invasion des Amériques et la traite négrière. À l’instar du développement de technologies militaires modernes, l’expansion coloniale en Amérique du Nord comme du Sud (impensable sans armes à feu) développa l’appétit des machines militaires pour l’argent.

 

Des aventuriers comme Pizarro massacrèrent des nations indiennes entières avec juste quelques canons et mousquetaires. Le colonialisme, l'esclavagisme et l’économie de l’armement se renforcèrent mutuellement. Le trafic continu à travers l’Atlantique demanda d’importants programmes de construction navale, qui ne pouvaient être effectués que par l’économie monétaire. Ces guerres qui permis la construction d’États pris une dimension transcontinentale. La logique des canons conduit à celle de l'expansionnisme coloniale et au pillage de l'Afrique et du monde.

 

L’histoire était désormais une suite de plus en plus rapide de conflits militaires. Geoffrey Parker (1) (écrivain, auteur de "La révolution militaire") explique ainsi que l’ère moderne fut incomparablement plus guerrière que l’ensemble des autres époques, en termes de fréquence comme en termes de longueur et d’échelle.

 

Jusqu’au XVIe siècle il n’y avait pas d’administration (sociales, éducatives, culturelles...) organisée s’imposant d’en haut. Les gens ordinaires devaient payer des taxes sous forme de produits naturels ou de corvées, mais étaient, sinon, laissés à eux-mêmes. Les institutions étaient autonomes et limitées dans leur autorité. Il y avait même des régions importantes où des fermiers et artisans libres étaient armés et ne connaissait aucun féodalisme.

 

La concentration et la militarisation de l’économie conduisit nécessairement à une centralisation de tous types d'activités sociales. La modernisation se chargea de détruire ces formes d’économies autonomes pour tout soumettre à « l’économie politique des armes à feu » par l’impôt monétaire puis par l'hégémonie social du travail salarial.

 

Des producteurs indépendants (des révoltes paysannes du XVe-XVIe siècle aux mouvement ouvrier des Luddites (2) du XIXe siècle) se défendirent par des rébellions désespérées contre l’oppression exercée par ces dépendances liées à l'organisation harassante du travail salarial et à l'obsession monétaire du tout-profit avec son corollaire militaire. Toute résistance fût brutalement réprimée. L’appareil d’État absolutiste, bâtit sur l’invention des armes à feu, imposa ses objectifs par la force.

 

L’économie débarrassée de toutes contraintes éthiques

 

Derrière ce besoin permanent de gagner toujours plus d’argent réside l'impératif de cette machine de guerre à entretenir. Ceux-ci enclenchèrent de profondes transformations sociales. Une nouvelle économie politique, issue des armes et de l’appareil militaire, naquit. Cette économie « moderne » s'est totalement détachée des véritables besoins sociaux et ne peut se reproduire qu'à travers cette dictature de l'argent et l'aliénation (imposée puis consentie) du travail salarial.

 

C'est de ces sociétés dites « modernes » assoiffées d’argent que naquit l’idée de « valorisation », qui prit pour nom « capitalisme » au début du XIXe siècle : on encourage la production pour qu'un seul but, produire plus d'argent afin de nourrir la machine militaire.

 

L’étatisme militaire fut ensuite, partiellement, mis de côté pour permettre à cette course au profit de progresser comme une fin en soi à l’intérieur d’une économie désormais sans aucunes contraintes éthiques ou sociales. Le profit pour le profit, au dépend de tout.

 

YM

 

(1) Noël Geoffrey Parker, né en 1943 à Nottingham en Angleterre, est un historien britannique, expert en histoire militaire et en histoire moderne. Il est diplômé de l'université de Cambridge. Il est l'auteur de "La révolution militaire".

 

(2) Le luddisme est un « conflit industriel violent » qui a opposé dans les années 1811-1812 des artisans – tondeurs et tricoteurs – aux manufacturiers qui favorisaient l'emploi de machines dans le travail de la laine et du coton. La lutte des membres de ce mouvement clandestin s'est caractérisée par le « bris de machines ».

Les origines militaires de la modernité marchande
Tag(s) : #Economie, #Réflexions

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