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Il n’est pas surprenant que les deux États de la région qui revendiquent activement la paternité des révolutions arabes – le Qatar et la Turquie – sont ceux-là mêmes qui se sont les mieux intégrés au système libéral mondial, tout en ayant officiellement une représentation sioniste sur leur sol.

 

Ces deux éléments – libéralisme et sionisme – sont trop peu mis en avant lorsqu’on vante ces soulèvements populaires dont personne ne peut nier la légitimité. Ces deux paramètres sont d’ailleurs entrain de poser des limites à ces révolutions, tout en les orientant.

 

Par exemple, ce n’est que la présence sioniste aux frontières de cette Syrie révoltée qui, très probablement, ne permettra pas à ce que la fin de la dictature Assad se conclue de la même manière que celle d’un Kadhafi assassiné, celle d’un Moubarak jugé ou celle d’un Benali exilé.

 

Ce n’est que le jeu des deux grands alliées historiques du sionisme – USA et Russie – avec leurs alliés locaux qui décident aujourd’hui de l’orientation de ce conflit. Car le paramètre fondamental – rarement avoué mais toujours à l’esprit des chancelleries russes et occidentales – est bien la préservation des intérêts sionistes. Et c’est tout le peuple syrien qui en paie quotidiennement et dramatiquement les conséquences.

 

L’État sioniste, belliqueux dans la compréhension même de son existence, ne supportera jamais que les populations arabes qui lui sont hostiles – comme la majorité de l’opinion publique occidentale – puissent un jour décider « démocratiquement » de leur sort.

 

Implanté par le colonialisme européen au sein de cette région stratégique, le rôle de cet État-caserne n’est que de veiller à ce que les hydrocarbures et leurs rentes soient toujours bien utilisés au profit du système marchand que la puissance impériale américaine domine :

 

Les pays du Golfe achètent ainsi par centaines de milliards de dollars les bons du trésor américain pour renflouer les économies dévastées des pays du Nord. Les prix du baril sont toujours décidés en fonction de leurs intérêts. Et ces États arabes continuent à acheter, à coups de dizaines de milliards de dollars, leurs dernières armes dont on a vu leurs totales inutilités durant la dernière guerre du Golfe.

 

Aujourd’hui, quoi qu’ils en disent, toutes les chancelleries souhaitent la préservation du clan Assad au pouvoir (avec ou sans Assad), mais à la tête d’une Syrie aussi affaiblie et morcelée que son voisin irakien. Comme le souhaite publiquement les dirigeants israéliens. Le « terrorisme » endémique, qui persistera, n’est nullement un danger comme ils le prétendent. Il faudra simplement qu’il soit contenu et seuls, les populations locales en souffriront. Il sera d’ailleurs une excellente justification pour une nouvelle présence militaire occidentale, qu’ils voudraient permanente.

 

La Syrie suivra alors le triste destin de ces nombreux pays musulmans qui vivent déjà cette situation : le Pakistan, la Somalie, le Yémen, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye ou plus récemment le Mali. Qui d’autres encore ?

 

La révolution syrienne montre ainsi toutes les limites des révolutions arabes et de leurs orientations manipulées. Elles sont médiatisées et encouragées militairement lorsqu’elles profitent aux intérêts euro-américains, comme en Libye. Elles sont médiatiquement ignorées quand elles ne rentrent pas dans leur stratégie, comme à Bahrein. Elles sont subies mais discrètement contenues, comme en Égypte et en Tunisie. Et elles sont écrasées dans l’œuf quand elles ne correspondent plus à leurs intérêts immédiats, comme aujourd’hui en Syrie.

 

La sur-médiatisation des incroyables horreurs de la guerre syrienne qui ont réussi à dépasser celles de l’Algérie des années 90 après l’arrêt du processus électoral, et l’indifférence médiatique totale face aux nombreuses arrestations et violences que subissent les manifestants du Bahreïn auront produit l’effet souhaité : mettre un terme à l’espoir que représentaient ces soulèvements populaires arabes, ces révolutions qui, en se généralisant, risquaient de mettre en danger les intérêts vitaux de l’Occident et de leur relais sioniste.

 

Imaginez un seul instant que ces révolutions atteignent l’Arabie Saoudite et les autres émirats du Golfe (principaux exportateurs mondiaux d’hydrocarbures) et, qu’après la destitution d’Assad en Syrie, elles se propagent en Jordanie. Les peuples arabes prendraient possession de leurs ressources pétrolières et tous les dirigeants de ces États limitrophes à l’occupant israélien seraient démocratiquement élus, et donc radicalement opposés aux projets sionistes.

 

Impensable. Inimaginable pour tous : de Tel-Aviv à Moscou, de Londres à Berlin, de Paris à Washington. Les intérêts de l’ordre libéral-marchand et ceux du sionisme mondial se conjuguent et se rejoignent toujours.

 

Aujourd’hui beaucoup débattent sur le fait de soutenir la résistance légitime du peuple syrien – majoritairement sunnite –, qui est aussi soutenu politiquement par la puissance impériale américaine et ses alliés locaux.

 

D’autres prétendent que l’écroulement du régime alaouite syrien – soutenu militairement par la Russie et les milices chiites iraniennes et libanaises –, mettra fin à la résistance du Hezbollah face aux forces armées sionistes au Sud-Liban.

 

Les deux arguments sont pertinents. Mais dans l’histoire, nous n’avons jamais vu une résistance armée qui ne soit pas dans l’obligation de remercier politiquement ses tuteurs après leur victoire. L’exemple libyen est là pour nous le prouver. Comme il est évident que la dictature baathiste et laïque syrienne (et irakienne, auparavant) s’est toujours illustrée par sa sauvagerie extrême.

 

Mais, jour après jour, ce qui apparait c’est que le soutien russo-iranien ne permettra jamais à ce que ce régime tombe, et que le soutien américano-arabe (qatarie et saoudien principalement) ne permettra jamais à ce que cette résistance se fasse anéantir. La conclusion logique de l’action conjuguée des armes américano-russe fournies aux deux parties en conflit sera de laisser perdurer ce régime inique qui gèrera une population anéantie, divisée et désespérée vivant sous la terreur et une violence endémique.

 

La Turquie a aussi sa part de responsabilité dans ce qui est devenue la Syrie aujourd’hui. Erdogan a toujours été proche de la dictature de Assad qui présentait l’avantage d’être cette porte d’entrée pour pénétrer les marchés arabes. Mais la Turquie lui tourne vite le dos dès que le vent des révolutions arabes fait trembler le régime syrien.

 

Intronisé tuteur des révolutions arabes et représentant de cet « islamisme décomplexé », Erdogan démontrait aux révolutionnaires arabes qu’on pouvait, à la fois, tirer profit fièrement des bienfaits du libéralisme économique, assumer sans honte sa laïcité et vivre, malgré tout, ses « nécessaires » relations avec l’État sioniste.

 

Du Ghannouchi tunisien aux islamistes égyptiens, tous se réclament alors de cet islamisme turc, très convenable aux yeux des chancelleries occidentales et israéliennes. Un bon compromis pour ces leaders islamistes qui espèrent accéder au pouvoir sans trop effrayer, et un moindre mal pour cet Occident marchand.

 

Les apparents « succès économiques » de l’AKP  offrait donc cette terrible illusion où un régime dominé par les islamistes pouvait tout à la fois être membre de l’OTAN, avoir une économie libérale prospère et avoir des relations (économiques, diplomatiques et militaires) avec l’entité sioniste.

 

Se réclamer de l’AKP d’Erdogan, c’est en fait permettre à ces mouvements islamiques arabes de recevoir ce laissez-passer occidental pour accéder à la tête de leurs États. Et cela, sans mettre en péril leur légitimité populaire durement accumulée suite à ces décennies de répressions et de tortures perpétrées par leur dictature respective.

 

Erdogan a voulu surfé sur cette vague et espérait en retirer les dividendes commerciales avec l’ouverture des marchés arabes aux entreprises turques. Aujourd’hui, on voit toutes les limites de cette stratégie à courte vue :

 

D’une part, l’engagement immodéré de la Turquie aux cotés des révolutionnaires syriens, tout en ignorant l’incontournable facteur israélien, est entrain de devenir un lourd fardeau difficile à porter :

 

– Économiquement d’abord, avec des centaines de milliers de réfugiés qui affluent à sa frontière et qui deviennent un grave problème humanitaire mais aussi sécuritaire.

 

– Diplomatiquement ensuite, avec sa politique de « zéro problème » avec ses voisins qui est réduite à néant. La Turquie devra désormais gérer trois grands voisins qui lui seront foncièrement hostiles : une Syrie affaiblie mais toujours bien en place, et ses alliés les plus indéfectibles : la Russie et l’Iran militairement impliqué dans le conflit syrien.

 

– Et stratégiquement enfin, car ce conflit a finalement obligé la Turquie à se mettre sous la protection très intéressée de l’OTAN, aujourd’hui plus qu’hier.

 

D’autre part, la crise économique est entrain de mettre à mal ce « modèle turc » subissant les déconvenues d’un système économique mondial qu’il a totalement intégré 

 

– Sa croissance à deux chiffres n’est plus qu’un rêve, elle n’est plus qu’à 2,2% en 2012.

 

– Le poids de sa dette privée (295 milliards de $) devient un lourd handicap et les répercussions de la récession dans ses principaux marchés (l’Europe et le Monde arabe) assombrit l’avenir.

 

– Les 10% d’inflation creusent les inégalités et le clientélisme émergeant fait profiter les fruits de la croissance qu’à certains clans proches du pouvoir.

 

Et mêmes si elles paraissent être très orientées politiquement, les manifestations qui se sont développées dans différentes grandes villes de Turquie démontrent que le « projet islamique » ne peut pas se limiter à une simple intégration moralisante à cette « modernité marchande », à l’origine de toutes les injustices sociales avec toutes ses conséquences sécuritaires.

 

L’accession au pouvoir d’un mouvement politique qui se fait au nom de la reconnaissance de l’identité religieuse musulmane est totalement légitime. Surtout quand cette identité a été décriée, malmenée et reniée lors des entreprises coloniales puis ensuite avec toutes les dictatures qui ont fait perdurer la domination économique et culturel de l’Occident.

 

Mais cela n’exonère personne d’une réflexion profonde sur cette modernité marchande « mondiabolisante » et de la nécessité de proposer une alternative crédible. Ce serait d’ailleurs totalement cohérent avec cette identité et cette éthique islamiques tant revendiquées. Mais cela passe par des préalables :

 

– Le premier est certainement de comprendre que l’enjeu dépasse très largement la question de la prise du pouvoir politique.

 

– Le deuxième est de sortir du fameux TINA (there is no alternative) stérilisant la pensée innovatrice, justifiant toutes les compromissions pour rendre « islamiquement légitime » toutes les trahisons.

 

– Ensuite, il faut que les porteurs du projet islamique, critiquant l’Occident sans vraiment le comprendre, prennent conscience qu’il ne suffit pas de « moraliser » un système fondamentalement injuste pour le rendre « islamiquement » acceptable. L’universalité de l’Islam dépasse la question de la simple moralité et a l’ambition de contribuer à l’élaboration d’un système alternatif totalement repensé dans ses fondements. Cela prendra certainement du temps mais les ressources humaines et les nombreuses références conceptuelles dans le patrimoine religieux et culturel existent. Mais il faudra sortir de cette posture d’« admiration haineuse » vis-à-vis de l’Occident. Il faut savoir reconnaitre tous ses méfaits tout en sachant extraire les réflexions et les expériences les plus originales qui se développent au sein de leur société civile.

 

– Enfin, il faut que ceux qui sont admiratifs devant la profusion des « jouets » technologiques de la modernité marchande (les libéraux) ; et ceux qui critiquent les inégalités produites par une économie prédatrice (les gauchistes) comprennent enfin que le problème n’est plus seulement dans cette inégale répartition des richesses mais aussi et d’abord dans leur manière de les produire et de les consommer.

 

Car la modernité productiviste détruit l’être des personnes, leur environnement, leurs différences culturelles, leur rapport spécifique à Dieu pour les transformer en des individus qui ne se reconnaissent mutuellement que dans l’acte de produire ou de consommer. Ce modèle de civilisation qui écrase la personne dans ses multiples dimensions est à reconsidérer, comme est à reconsidérer les philosophies modernistes qui sous-tendent ce système destructeur.

 

Aujourd’hui, les islamistes, au manettes des États turcs, égyptiens ou tunisiens, considérés comme les plus légitimes aux yeux des masses, rencontreront d’énormes difficultés à faire passer dans leur réalité politique cette ordre libéral-marchand. D’un coté, ils subiront le chantage du FMI qui accordera ses prêts qu’en échange d’une soumission totale à ses règles ultralibérales ; et de l’autre, ils subiront, comme leurs prédécesseurs, toutes les foudres populaires qui refuseront encore leur paupérisation.

 

 

Les peuples prendront alors conscience et demanderont des comptes à leur gouvernant sur ces deux mensonges :

 

– Le premier est de leur avoir fait croire qu’un simple changement de régime règlerait la question de leurs revendications sociales et politiques. Dès leur accession au pouvoir, les révolutionnaires « démocratiquement élus » ont rapidement été visité par les émissaires du FMI et de la Banque mondiale. Ils les ont vite rappelés à la dure réalité d’un ordre financier qui sait imposer ses conditions drastiques. Et elles sont rarement conciliables avec les justes revendications populaires. Il faudra donc négocier durement et les chancelleries occidentales vont certainement proposer généreusement leurs « bons » offices… À la condition, évidemment, de discuter de la question délicate de la reconnaissance officielle de l’État sioniste… La boucle est bouclée. On ne pouvait pas espérer mieux que de négocier un tel accord avec des régimes démocratiquement « élus » mais économiquement à genoux.

 

– Le second est d’avoir intelligemment orientée la colère populaire uniquement contre tous ces dictateurs, contre leur clan (Tunisie, Égypte) ou contre leur spécificité ethnique ou religieuse (Libye, Syrie ou Bahreïn) ; en évitant constamment de questionner les fondements de cette modernité marchande qu’il les a produits et protégés. Une véritable arnaque où on personnalise et ethnicise le problème pour ne jamais désigner le véritable responsable. Et avec la multiplication de massacres et de mutilations largement médiatisés, l’émotion prend dramatiquement le dessus sur l’analyse, jusqu’aux leaders politiques et religieux les plus éclairés.

 

Faudra-t-il attendre de nouvelles manifestations en Turquie avec son lot de victimes pour comprendre que ce qui est mis en cause ce n’est pas l’orientation « musulmane » du pouvoir turc mais bien sa soumission à l’autoritarisme de la modernité marchande ? Et faudra-t-il aussi attendre un demi million de morts en Syrie pour se rendre compte que ce n’est pas le conflit chiite-sunnite qui est l’enjeu mais bien la présence sioniste, de cet État-caserne, gardien des intérêts de l’ordre marchand ?

 

Notre déficit d’analyse associé à une émotivité que l’on manipule à souhait est entrain de transformer les révolutions arabes en véritables révolutions de la discorde, non pas simplement dans les zones de conflits mais dans toute l’aire musulmane.

 

Il faudra en sortir pour ne pas devenir, nous-mêmes, les objets de leurs manipulations.

 

Yamin Makri

Printemps arabes ou de la discorde ?
Tag(s) : #International, #Réflexions, #Palestine

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