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C’est toujours compliqué de parler d’Islam. Face aux réalités pesantes, le Message nous dépasse parfois. Et lorsqu’on prend conscience du gouffre qui sépare l’idéal de nos pratiques, on se pose cette question fondamentale : comment parler d’un idéal islamique qui serait en phase avec notre vécu ?

 

Certains penseront qu’il nous faut sans cesse rappeler l’exemple de ceux qui nous ont précédés, parmi nos prophètes et nos célèbres Compagnons. Rappeler un idéal passé et vécu pour interroger nos pratiques présentes… 

 

Mais alors, comment en parler sans tomber dans des apologies stériles ou dans de longs prêches qui savent nous faire rêver mais qui, souvent, ont peu d’incidence sur nos vies ?

 

Comment en parler sans que cela devienne aussi un simple spectacle pour seulement nous permette, le temps d’une conférence ou d’une lecture, de fuir nos tristes réalités ?

 

Car face à nos angoisses, à nos échecs et à toutes nos désillusions, multiplier avec éloquence ces rappels ponctués de hadiths et de versets peut parfois devenir contre productif et peut conduire à l’immobilisme ou au défaitisme face à l’ampleur de la tâche. 

 

L’objectif premier d’un discours sur l’Islam, c’est bien d’introduire dans les cœurs ce désir de vouloir changer, surtout ce désir. Et ensuite de proposer une manière d’être et de concevoir ses réalités, et pas nécessairement des solutions toutes cadrées.

 

C’est essentiellement cela qui est recherché. C’est ce déclic qui permet à la personne de se prendre en charge, de manière libre et volontaire.

 

Il ne s’agit pas de prétendre avoir les solutions à tous les problèmes, il ne s’agit pas non plus de faire croire que nous avons la maitrise de tout. Parler d’Islam, ce n’est pas prendre la place de Dieu. Il s’agit simplement d’initier, de déclencher. Et, si solution il y a, elle se trouve d’abord dans notre volonté à vouloir la trouver.

 

Le reste ne nous appartient pas. Il faut donc beaucoup d’humilité quand on parle de Vérité, quand on parle d’Islam. Car c’est Dieu qui détient les clés de toutes les portes et ce n’est que Lui qui, finalement, réalisera les choses. Par contre, Il nous est demandé pour cela cette volonté d’œuvrer, de chercher les portes…

 

Cette répartition claire des rôles entre le Créateur et la créature est fondamentale dans notre manière d’être et de parler du Message.

 

Il ne faut jamais s’approprier les attributs divins ni non plus délaisser ses capacités humaines : à Dieu la réalisation effective des choses et à l’Homme la volonté sincère et l’effort libre. C’est le sens du « inshallah » (si Dieu veut) qui conclut notre volonté d’entreprendre et c’est le sens du « Allahu a‘lâm » (Seul Dieu sait) qui conclut notre désir de comprendre. Car, au bout du compte, ce sera toujours selon Sa volonté et Sa science.

 

Si on comprend cela, on comprend pourquoi on peut qualifier l’Islam d’utopie concrète.

 

Il est vrai que l’Islam vise un idéal, traduit dans le passé par l’expérience prophétique. C’est un idéal qui, ne pourra jamais se revivre tel qu’il a été. Il est là pour donner un sens, une orientation et une méthodologie à notre volonté de trouver notre voie.

 

Mais cela ne veut certainement pas dire que l’Islam n’est qu’une utopie qui a existé un temps et qui n’est plus réalisable.

 

Car il faut faire la distinction entre la réalisation de ce qui s’approche de notre idéal et la volonté d’y parvenir. Ce qui nous est demandé, c’est cette volonté sincère du cœur qui doit se concrétiser par l’agir.

 

Mais la réalisation effective du projet prophétique ou de quelque chose qui s’en approcherait n’appartient qu’à Dieu, Il le réalisera quand Il le voudra et comme Il le voudra.

 

Le croyant doit simplement s’engager à entreprendre cet effort de vouloir changer et avancer. Et lorsqu’il le fait, il est déjà dans la réalisation concrète et totale de l’Islam. Et quel que soit l’aboutissement de sa démarche. Car le résultat ne lui appartient pas. L’islam vivant, c’est donc ce jihâd permanent, c’est le combat d’une vie.

 

On peut vivre toutes les contradictions possibles, être seul dans la pire des situations mais si on vit dans l’effort sincère du changement, c’est qu’on est entrain de concrétiser l’utopie islamique, malgré des apparences qui pourraient nous faire croire le contraire.

 

Et inversement, on peut vivre dans la plus belle des « ambiances islamiques » tout en se laissant aller à toutes les facilités, sans jihâd, sans volonté de mieux faire, on sera alors bien loin de l’Islam vécu par nos prédécesseurs.

 

L’Islam est une utopie, dans le sens où elle vise l’idéal prophétique qui doit toujours être rappelé. Mais l’Islam est un projet de vie très concret, dans le sens où le but est déjà réalisé lorsqu’on a décidé par le cœur, par la langue et par les gestes à vouloir cheminer.

 

Ainsi, même si l’idéal définit notre orientation, parler de l’Islam ce n’est pas se limiter à rappeler les grands idéaux, ce n’est pas uniquement évoquer ce qu’on trouvera au bout du chemin inshallah, c’est aussi parler de notre cheminement actuel avec tous leurs aléas.

 

Lorsque, dans la sourate Al-Fatiha, nous demandons à Dieu « ihdinâ sirâta-l-mustaqîm », la quasi-totalité des Corans en langue française traduisent par « guide-nous sur le droit chemin ». Alors qu’une traduction plus fidèle serait « guide-nous sur le chemin de la droiture ».

 

La nuance est de taille. Car ce que nous demandons à Dieu, ce n’est pas Le chemin droit, mais plutôt un chemin où on aura le comportement de la droiture. Ce n’est donc pas le chemin qui doit être droit car la vie est bien plus complexe mais c’est notre comportement. Peu importe le chemin sur lequel Dieu t’a mis, ce qui compte c’est ton cheminement.

 

Et parler d’Islam, c’est donc parler de nos cheminements respectifs. Parler du cheminement, c’est parler de nos souffrances, de nos échecs, de nos erreurs, de nos regrets ou même de nos doutes. Et c’est surtout parler des enseignements qu’on en tire au regard de l’idéal à atteindre.

 

Si on pouvait apprendre à parler de nos cheminements spécifiques aussi bien que de notre idéal commun, nos discours gagneraient en sincérité, en spiritualité et en pertinence. Car seuls ces discours, qui savent allier les deux, peuvent opérer cette mutation des cœurs.

 

Mais on a du mal. On préfère parler que de l’exemplarité des prophètes (paix et salut sur eux tous) ou des pieux compagnons (que Dieu les agrée tous), parfois pour éviter de parler de nos difficultés. Alors qu’ils sont tous deux riches d’enseignements.

 

Et dans les rares moments où on tente parfois d’en parler, c’est généralement pour dévaloriser celui qui se perd, jamais pour valoriser celui qui se cherche.

 

Pourquoi ces réticences ? Par pudeur ? Par manque de sincérité ? Par peur du jugement ?

 

Peut être, pour tous cela à la fois…

 

Yamin Makri

Parler d’Islam : Une utopie concrète ?
Tag(s) : #Islam, #Réflexions

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