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Au Nom du Dieu unique, du Très-Clément et du Très-Miséricordieux.

 

 

Dans nos pratiques et nos réflexions lorsqu’il s’agit de mettre en rapport nos valeurs islamiques avec celles qui, à priori, ne le sont pas, nous sommes souvent face à des comportements très contradictoires :

 

La double attestation de foi : Une conception universel de l’Humain

 

 

- Il y a ceux qui, dans un esprit très relativiste et très postmoderne, considèrent que toutes les valeurs se valent et qu’elles se différencient, en fait, que sur peu de choses. Ceux-là, pour argumenter, parleront de valeurs universelles communes et vont mettre en évidence certaines ressemblances frappantes entre le credo islamique et les philosophies modernes de l’individu. Souvent, ces derniers sont ceux qui nous parlent d’une spiritualité qui devra apprendre à vivre, dans la paix, son altérité et sa modernité.

 

- À l’autre extrême, il y a ceux qui ne peuvent pas supporter que certains gomment, à ce point, les différences fondamentales qui nous séparent des autres. L’accent sera alors mis sur les spécificités irréductibles de la foi islamique et sa prétention à l’universel. Ceux-là préfèreront parler de spiritualité qui doit s’associer à une identité forte, condition sine qua none pour pouvoir vivre en harmonie sa différence.

 

Nous allons faire l’analyse du premier pilier de l’islam, à partir de ces angles de vue particuliers. On essaiera de montrer comment ce fondement de la croyance islamique peut, à certains égards, se rapprocher de certaines philosophies modernes (dites postmodernes) ; mais aussi comment la spécificité de cette foi universelle marque une vraie rupture avec l’idéologie dominante en Occident.

 

Nous allons étudier le double témoignage de foi, mot par mot ou groupe de mots par groupe de mots, en gardant à l’esprit que le double témoignage de foi : « ash-hadu an la ilaha illa Llah wa ash-hadu anna Muhammadan rasulu-Llah » qui signifie : « Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son prophète » est un double témoignage qui se prononce en langue arabe. Pour notre part, nous allons l’étudier à partir de sa traduction française en revenant sur la langue arabe que si cela s’avère réellement nécessaire.

 

 

1/ JE témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

En langue arabe, le pronom personnel n’est pas toujours présent. Le verbe « témoigner » conjugué a la première personne du singulier sous-entend la présence du « Je » (anâ). Ce « Je » dénote quelque chose d’extrêmement important : le premier pilier de l’Islam débute par un engagement personnel, c’est d’abord la personne, seule, qui s’avance.

 

Les quatre autres piliers n’ont pas cette caractéristique, ce sont des actes d’adoration des individus dans la collectivité : dans la prière rituelle, lorsqu’on récite Al-Fatiha, on demande à Allah de nous guider, le Ramadan est un jeune collectif, la Zakat est un impôt social purificateur, le hajj est le pèlerinage de la communauté musulmane mondiale.

 

Ainsi l’aspect collectif et social est bien plus présent sur les quatre derniers piliers que sur le premier. Dans le double témoignage de foi, c’est d’abord « moi » qui me manifeste, seul avec le Très-haut. L’acte de conscience individuelle, à travers le témoignage, est donc un préalable incontournable avant de pouvoir m’engager sur les quatre autres piliers.

 

Ceci démontre bien l’importance de l’autonomie de la personne en Islam. L’Homme s’engage seul, car il est totalement et personnellement responsable et il répondra seul de ses propres actes, comme il sera seul le jour de sa mort, et toujours seul lors du Jugement.

 

C’est donc parce que l’Homme est un être de conscience, c’est parce qu’il est totalement autonome dans ses choix que l’Homme est aussi un être de responsabilité devant Dieu et Sa création.

 

Le terme « responsable » vient du latin respondere, qui veut dire « répondre ». Est responsable celui qui répond. C’est donc parce qu’il est apte à répondre à l’appel divin du témoignage que l’Homme est individuellement responsable.

 

Alors que l’Homme cartésien moderne se définit par le « Je pense, donc je suis », l’Homme musulman se définit plutôt par un « Dieu est, donc je témoigne ». La conscience individuelle ne se fait donc pas par un retour sur un soi égocentrique (je pense donc je suis) où l’Homme définit son existence par sa propre capacité à « penser » mais par le retour vers Dieu qui signifie Sa reconnaissance et sa capacité à témoigner de l’existence du Très-Haut.

 

Ni un lien familial, ni une appartenance nationale ou ethnique, ni un mimétisme social ne doit interférer dans la décision de venir témoigner devant son Créateur. Car si l’islam est bien une foi qui ne peux se vivre qu’en Communauté, l’Islam nous demande aussi de savoir protéger son autonomie individuelle. Il faut savoir s’engager hors de la domination des gens et parfois contre la volonté des gens. Comme Dieu nous le dit dans la Sourate Les Gens :

 

Dis : « Je cherche refuge auprès du Seigneur des gens, le Roi des gens, le Dieu des gens, contre le mal du tentateur perfide qui suggère insidieusement le mal aux gens... »

 

Le « je » explicite très bien que la reconnaissance de la personne est centrale en Islam, c’est la conscience responsable qui se reconnaît. L’acte de foi est d’abord individuelle, intime, personnelle, sans interférence aucune.

 

Pourtant dans de nombreuses invocations coraniques et prophétiques, c’est souvent le « Nous » qui est employé : c’est « Nous implorons », « Nous louons », « Nous demandons », « guide-nous » etc. Car il est toujours fortement conseillé, selon une Tradition prophétique, d’associer les siens dans nos invocations. Même quand nous nous trouvons seuls dans ces moments d’implorations du Très-Haut, il faut demander pour soi et les autres. Par contre, quand il s’agit du témoignage, c’est généralement le « je » qui est employé.

 

Dans le Saint Coran, il n’est jamais dit : « Nous témoignons » excepté une seule fois, dans le premier verset de la Sourate Les hypocrites (63) où Dieu dit :

 

[1] Lorsque les hypocrites viennent te voir, ils déclarent : « Nous témoignons que tu es l’Envoyé de Dieu. » Or, Dieu sait bien que tu es Son Envoyé, et Dieu est aussi Témoin que les hypocrites ne font que mentir. [2] Ils se servent de leurs serments comme d’un bouclier pour éloigner leurs semblables de la Voie de Dieu. Quelle odieuse conduite que la leur ! [3]

 

Mais dans ce verset, Dieu fait référence au témoignage des hypocrites qui n’est pas un témoignage sincère. Cela renforce donc l’idée que le témoignage sincère est d’abord un acte individuel.

 

Reconnaissance sans contrainte et choix totalement individuel : ce sont des valeurs qui nous rapprochent beaucoup de certaines philosophies des Lumières. Car c’est une conception qui met la personne au centre et qui désigne la foi d’abord comme une affaire intérieure et un choix personnel. Les défenseurs de la laïcité se reconnaîtraient aussi dans ces idées qui existent véritablement en Islam. Mais la double profession de foi n’en reste pas là.

 

 

2/ Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

Second étape, après la démarche intérieure, c’est l’expression de la reconnaissance : Le témoignage public devant Dieu et devant la Création qui se portera elle-même témoin le Jour du Jugement Dernier. Par cet acte de témoignage, le croyant s’engage et définit ainsi son existence personnelle de témoin.

 

Si l’Homme moderne se définit par la notion du primat de l’individu-sujet, à l’Homme musulman il faudrait associer la notion de reconnaissance de la personne-témoin. Ce sont deux visions de l’humain qui différent radicalement sur ces deux points :

 

– Le « témoin » n’est pas le « sujet » : c’est ce dont on témoigne (Dieu) qui fait la grandeur du témoignage et non pas le témoin. Le Sujet véritable en Islam, ce n’est donc pas l’Homme, c’est Dieu. Ce n’est que dans l’action de témoigner que l’Homme devient alors acteur responsable. Et si l’Homme devient sujet dans l’action du témoignage, ce n’est donc qu’en se décentrant et en accordant la centralité de toute chose au Créateur de toute chose. On est bien loin de la conception « moderne » de l’individu-sujet qui s’enferme, de manière très narcissique, dans le seul souci de soi. Le témoignage en Islam définit toute la manière d’être du croyant qui a décidé de se présenter devant Dieu. Le témoin devient alors celui qui, respectueusement, conçoit la création comme des signes qui témoigne aussi du Créateur et qui nous rappellent Sa Présence.

 

– L’« individu » n’est pas la « personne » : l’individu, c’est cette conception de la modernité qui voudrait détacher l’être humain de tous ses liens, dans son rapport verticale avec Dieu comme dans son rapport horizontal avec sa communauté. L’individu « moderne » est devenu ce point dans l’espace qu’on a voulu « libérer » en le débarrassant de ses coordonnées. Sans abscisse et sans ordonnée, il a aujourd’hui du mal à se situer.

 

La conception de la personne en Islam est tout autre. Elle respecte l’être humain dans ses multiples dimensions, verticale (transcendance) et horizontale (communautaire). On ne recherche pas à réduire la personne à un individu qui devrait cesser de se définir à travers ses liens communautaires ou spirituels.

 

Mais cette conception de la personne en Islam n’est possible que dans un rapport équilibré avec soi-même qui doit fuir ces deux extrêmes :

 

– l’égocentrisme narcissique qui voudrait nous faire croire que l’individu seul se suffit et peut s’auto-définir et qu’il ne peut être Homme libre que dans la rupture avec tous ces liens qui le rattacheraient à autre chose que lui-même.

 

– Et la non-reconnaissance de l’individualité de l’être humain qui écraserait sa personne jusqu’à remettre en cause ses libertés et responsabilités individuelles.

 

Et c’est l’acte du témoignage qui permet ce juste équilibre car il induit une existence individuelle capable de se détacher d’elle-même, de se déposséder, de se décentrer pour devenir disponible à autrui, dans la reconnaissance du Transcendant.

 

Autant dans la première étape, le témoin était seul face au Très-Miséricordieux et exprimait un élan intérieur autant dans cette deuxième étape, le témoin doit maintenant formuler publiquement son témoignage de la reconnaissance du Très-Haut devant tous les autres. Car le « moi » qui témoigne se trouve uni en même temps à tous ceux qui, comme lui, se placent devant Dieu, formant avec eux la communauté des croyants.

 

L’Homme, déjà noble par essence car il est une création de Dieu, devient une créature exceptionnelle quand il fait acte librement de Sa reconnaissance. Car reconnaître la Toute-puissance divine, c’est, en même temps, se reconnaître son propre pouvoir de juger et d’apprécier qui n’a pas été dévolu au reste de la création. C’est un lourd privilège qui a été réservé à l’être humain et qui fait sa dignité.

 

L’expression verbale du témoignage en Islam traduit aussi quelque chose de fondamental : la foi doit s’exprimer publiquement et la foi doit donc se traduire en parole et en acte. La shahada est donc une vocation sur laquelle on s’engage. Cet acte induit le fait de reconnaître sa responsabilité historique de porter la Parole juste tout en acceptant d’en supporter les conséquences, avec patience et endurance. C’est bien le sens de la Sourate du Temps :

 

[1] Je prends le temps à témoin [2] que l’humanité court à sa perte, [3] hormis ceux qui portent la foi, qui pratiquent les bonnes œuvres, qui se recommandent mutuellement la Vérité et qui se recommandent mutuellement la patience et la persévérance !

 

L’Homme de foi concrétise donc son adhésion libre par une expression publique et propre. Ainsi, il est inconcevable d’imaginer ce témoignage sans une liberté de conscience et d’expression. Ces libertés sont donc indispensables pour une pleine réalisation de ce premier pilier de l’Islam. Ce sont des valeurs qui ne peuvent que nous rapprocher des grands idéaux humanistes et progressistes.

3/ Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

 

L’acte de témoignage s’introduit d’abord par une négation. Le mot « divinité, ilah » exprime ici tout ce qui peut être adoré, tout ce qui peut nous soumettre, tout ce qui aurait le pouvoir de définir notre manière d’être et de croire ou tout ce qui s’arrogerait le droit d’être au centre de nos vies.

 

Le fait de témoigner qu’il n’y a rien qui mérite d’être adoré est une véritable déclaration de guerre à tous ceux qui voudrait arbitrairement imposer sa norme, se poser en faux-dieu, ou régner en despote. Que cela se fasse par l’intermédiaire d’une norme sociale ou au nom d’une institution politique.

 

Après avoir individuellement pris conscience puis après avoir consenti publiquement à exprimer le témoignage et à en porter la responsabilité, voici donc venu la première déclaration de vérité sur laquelle il faudra être témoin : « il n’y a pas rien qui mérite d’être adoré. »

 

En fait cette négation, exprime cette Vérité : Ô Homme, tu es un être libre. Tu es un être digne. Rien ne mérite que tu t’abaisses jusqu’à pervertir ton jugement. Rien ne mérite que tu te soumettes jusqu’à entacher ta noblesse. Rien ne mérite que tu t’aliènes au point de perdre ta liberté de pensée. Même ton propre égo, tes propres passions n’ont pas le droit d’obscurcir ton cœur et ta raison au point de faire de toi, l’esclave de tes propres sens. Donc si tu veux arpenter le chemin du double témoignage de foi, commence donc par ce préalable : libères-toi de tes faux-dieux !

 

Il n’est pas possible d’aller plus loin, si cette révolution du cœur et de l’esprit aliénés n’est pas accomplie. Toutes ces idoles qui t’attachent et qui pervertissent ton jugement doivent tomber qu’elles soient intérieures (passions, égo) ou extérieures (idéologies, dictatures politiques ou de l’argent, etc.) Qu’elles agissent sur toi par la persuasion, la séduction ou la contrainte violente.

 

C’est un sens particulier de la liberté humaine, et il est négatif car il s’exprime par le refus de toutes aliénations ; que l’Homme se désencombre donc des fantômes qu’il a créés et qu’il s’affranchisse aussi des volontés des autres Hommes !

 

Exister, c’est dire oui, c’est accepter, c’est adhérer au Message et c’est bien le sens du premier pilier de l’Islam.

 

Et témoigner, c’est aussi et souvent savoir dire non, savoir s’arracher des habitudes du quotidien, des opinions toutes faites, des certitudes qu’on nous assène pour questionner tous ce qui peut nous paraître si « naturelle », si « normale ».

 

Dans le témoignage de foi, prendre conscience de soi devant Dieu c’est tout de suite prendre conscience de ses servitudes et prendre l’engagement de sa propre libération.

 

Mais ce n’est pas cette libération qui se vit dans la fuite et par la rupture, mais c’est celle de l’apaisement qui débute par une adhésion franche, qui recherche en permanence le lien et qui reconnait humblement sa réalité humaine.

 

Cette capacité de l’Homme à choisir fait sa spécificité et sa volonté de le vivre dans l’humilité fait sa grandeur. C’est la raison pour laquelle Dieu a demandé aux Anges de se prosterner devant l’Homme pour lui rendre hommage. Dieu dit, dans la Sourate Le Repentir :

 

[26] Nous avons créé l’Homme d’une argile extraite d’un limon fétide, [27] alors que Nous avions, auparavant, formé les djinns d’un feu subtil. [28] Un jour, ton Seigneur dit aux anges : « Je vais créer un être humain avec de l’argile extraite d’un limon fétide. [29] Lorsque Je lui aurai donné sa forme et insufflé en lui de Mon Esprit, vous vous jetterez devant lui et vous vous prosternerez ! » [30] Tous les anges se prosternèrent.

 

Comment l’Homme peut-il, après cela, se pervertir et se soumettre à quoi que ce soit ?

 

Pour répéter, la maxime anarchiste la profession de foi islamique commence donc par un « ni dieux, ni maîtres ». C’est une remise en cause de toutes les vérités établies et de toutes les traditions ou pesanteurs sociales qui s’imposeraient à nous. Dieu nous en parle, en citant le prophète Abraham, dans la sourate Le Repentir :

 

[69] Raconte-leur aussi l’histoire d’Abraham, [70] qui demanda un jour à son père et à son peuple : « Qu’adorez-vous là ? » [71] – « Nous adorons, dirent-ils, des idoles auxquelles nous exprimons en permanence notre attachement. » [72] – « Vous entendent-elles, dit Abraham, quand vous les invoquez ? [73] Vous sont-elles utiles ou peuvent-elles vous nuire ? » [74] – « Non, répondirent-ils, mais c’est ainsi que nous avons vu agir nos pères. » [75] – « Sachez, dit Abraham, que les idoles que vous adorez [76] et qu’adoraient vos lointains ancêtres [77] sont mes ennemis, car il n’est pour moi qu’un seul Dieu, Celui de l’Univers.

 

Cette injonction de se libérer de toutes les fausses idoles est le pari de la confiance en l’Homme. Car quand l’Homme décide de se libérer de toutes les aliénations qui l’asservissent et de toutes ses passions qui le dominent, il fait le choix de faire apparaître son innéité, sa prime nature (fitra) qui est cette aspiration naturelle au juste, au beau et au Transcendant.

 

Cette aspiration, d’origine divine, fait parti de la constitution primordiale de l’Homme et c’est ce qui le rend digne et bon. Le témoignage de foi implique donc une conception extrêmement positive de l’Homme.

 

L’Homme est essentiellement bon mais la préservation de cette bonté doit passer par sa propre libération. Tous les humanistes se reconnaîtraient dans cette vision optimiste de l’Homme et cette conception de la libération, préalable à tout épanouissement.

 

 

4/ Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

 

Le « Hormis, illa » vient poser une limite et remet les choses à leur place. Car l’Homme reste une créature. Une créature noble, digne, responsable et libre, mais une créature tout de même. Elle ne peut se suffire à elle-même.

 

L’être humain est emprisonné dans sa finitude : sa propre vie est limitée, sa compréhension du monde reste limitée et chaque nouvelle découverte scientifique vient lui confirmer sa petitesse. À l’intérieur même de cette vie limitée, il reste un être de dépendance : Enfant, il débute sa vie dans la dépendance de ses géniteurs. Être social, il ne s’épanouit que dans le rapport avec son prochain. Et vieillard, il termine sa vie dans la dépendance de ses enfants (ou de ses proches). L’Homme est le seul, de tous les êtres vivants, qui sait qu’il doit mourir et qui a d’emblée conscience du caractère éphémère de son existence.

 

Le témoignage de foi rappelle autant à l’Homme son caractère digne qu’il lui rappelle son statut d’être naturellement aliéné. Et c’est en reconnaissant humblement ce statut qu’il pourra le vivre sereinement.

 

 

5/ Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

 

La reconnaissance, dans le témoignage, de son statut de créature implique la reconnaissance de son Créateur qui s’est nommé lui-même : Allah.

 

Ce qui est remarquable ici, c’est qu’Allah, le Très-Miséricordieux, ne se présente pas en premier. Il est d’abord demandé de témoigner qu’absolument rien ne mérite d’être adoré puis ensuite il est demandé de témoigner que seul Allah, le Très-Clément doit être reconnu comme le Créateur de toute chose.

 

Cet ordonnancement particulier (la négation des fausses idoles puis la reconnaissance du Dieu Unique) a ces deux significations :

 

La première, c’est que le cheminement vers la connaissance du Très-Haut commence d’abord par un préalable incontournable : le rejet de toutes les fausses idoles et donc la purification de nos cœurs de tous ce qui pourrait altérer un culte voué exclusivement au Créateur des Cieux et de la Terre.

 

Ainsi le témoignage de foi exprime ici une pédagogie des priorités dans notre cheminement spirituel : Découvrir Dieu, c’est d’abord savoir reconnaître les faux-dieux qui nous entourent et qui nous habitent pour s’en éloigner et s’en débarrasser.

 

Adorer formellement le Dieu Unique mais ne pas comprendre quelles sont toutes ces fausses idoles qui hantent notre quotidien est une erreur fondamentale. Il n’y a pas de tawhîd, pas de témoignage de foi sans combat permanent contre toutes les formes de domination et sans une analyse renouvelée de notre contexte de vie pour déceler toutes nouvelles formes d’aliénations.

 

La seconde : si Dieu nous demande tout d’abord de purifier son cœur, c’est que le cœur de l’Homme n’est jamais vide, et cela signifie que l’être humain est un adorateur par essence. Car l’être humain est un être aliéné qui aspire à l’infini et à tout ce qui peut lui faire dépasser ses propres limites, sa propre mort qui l’angoisse en permanence. Il est donc destiné à adorer. Sa liberté ne se situe donc pas dans le fait d’adorer ou non, mais dans ce qu’il va adorer.

 

Si l’Homme est un être libre, il est aussi un adorateur en recherche de sens. C’est sa grande noblesse mais qui peut devenir sa grande faiblesse, notamment quand ses sens se pervertissent et ne lui permettent plus de choisir dans le discernement.

 

Cette partie du double témoignage de foi exprime donc cette condition humaine de dépendance de la créature vis à vis de son Créateur ; c’est une conception qui n’est pas particulière à l’Islam. Toutes les religions monothéistes pourraient s’y reconnaitre.

 

 

6/ Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

 

Le « et » vient introduire le second témoignage mais il n’induit pas un simple lien, il exprime une logique et il vient compléter.

 

Pourtant l’essentiel et le primordial ont déjà été dit : le témoignage de la reconnaissance du Seul Créateur, le Seul Qui mérite d’être adoré. Que dire d’autre quand on a reconnu Celui vers Qui tout retourne. Que rajouter d’autre après avoir témoigné auprès de l’Unique ? Quoi d’autre après Lui ? On pourrait s’étonner que la profession de foi se poursuive par un « et »…

 

 

7/ Je témoigne qu’il n’y a pas de divinité hormis Allah et je témoigne que Muhammad est son Prophète.

 

 

La seconde profession de foi est donc la reconnaissance de la prophétie de Muhammad (paix et bénédiction sur lui). Dans la Sourate Le Repentir, Dieu décrit ainsi le dernier prophète :

 

[107] [Ô Muhammad !] Nous ne t’avons envoyé que comme miséricorde pour l’Univers.

 

Il est donc une miséricorde pour les croyants, en particulier, et pour ceux qui ont témoigné qu’il n’y a pas d’autre divinité hormis Lui. Le Très-Haut ne délaisse jamais ceux qui ont fait le choix de Le reconnaitre et qui se sont réfugiés auprès de Lui. Allah, dans Sa Toute-Miséricorde, nous a donc offert, parmi toutes Ses créatures, la plus noble d’entre elles pour qu’elle soit un exemple à suivre et un guide pour tous les Hommes.

 

Le second témoignage de foi est donc un cadeau pour ceux qui ont professé le premier témoignage de foi. Témoigner de la dernière prophétie de Muhammad (que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui), c’est donc témoigner notre profonde gratitude envers le Tout-Miséricordieux qui ne délaisse pas Sa création à son propre sort. L’Homme n’est pas seul.

 

Ce second témoignage exprime aussi la reconnaissance de toute la chaîne de la prophétie qui a ponctué toute l’histoire de l’humanité. Reconnaître Muhammad (paix et salut sur lui) comme prophète, c’est reconnaître toute la chaine des prophètes révélés (ou non, paix et salut sur eux tous) qui ont été des guides pour leur peuple.

 

 

Conclusion

 

 

Pour conclure, nous pouvons dire que le double témoignage de foi exprime fondamentalement une adhésion à une conception spécifique de l’humain, être de dignité et de responsabilité, qui doit œuvrer en permanence à sa propre libération.

 

Mais cette libération ne peut pas se réaliser dans le refoulement ou la négation de sa condition d’être naturellement aliéné comme le prétendent les idéologies modernistes. En Islam, l’Homme se libère dans l’acte du témoignage qui exprime une reconnaissance, une manière d’être, une vocation et une éthique face à la création.

 

Nous retrouvons pourtant dans la vision islamique les mêmes valeurs que peuvent défendre les idéologies modernes des Lumières : dignité, liberté, respect de la personne, etc.

 

Mais l’angle d’approche est totalement différent et c’est cette nuance qui fait la différence. En Islam, ces valeurs se déploient dans le cadre du témoignage humble qui veut relier dans la paix et non pas à travers la revendication conquérante du Sujet qui ne se retrouve que dans la rupture et la conquête dominatrice.

 

L’éthique musulmane et celle issue de la modernité peuvent parfois se retrouver et même converger et cela nous devons le vivre sans aucune gêne. Mais il faudra garder à l’esprit qu’elles se fondent sur deux manières radicalement différentes de concevoir sa présence dans ce monde. Et cela nous devons l’exprimer clairement et sans aucune crainte.

 

Et Seul Dieu est Connaisseur de toute chose.

 

Yamin Makri

Islam et postmodernisme (2/2)
Tag(s) : #Réflexions, #Economie

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