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travail-charlot.jpgPour mieux comprendre notre rapport servile au travail, il suffit de rechercher l'étymologie du mot "Travail" dans les différentes langues européennes :

- En français "travail" et en espagnol "trabajo" trouvent leur origine dans le latin "tripalium", un dispositif utilisé pour torturer et punir les esclaves ou tous ceux qui n’étaient pas de condition libre.

- En allemand "Arbeit" est issu d’un verbe germanique signifiant « être orphelin, être un enfant astreint à un dur labeur physique » ; et, jusqu’à la fin du Moyen Age, ce mot garda le sens de « pénible épreuve », de « calamité », de « besogne indigne ».

- En anglais, "labour" a pour racine le latin "labor" : « peine », « épreuve », « effort ».

- En russe "robota" provient du "slavon rob", c’est-à-dire « esclave », « serf ».

Ainsi le mot "travail", avant la période industrielle, était un terme générique pour désigner toute activité exécutée sous la surveillance et sur l’ordre d’autrui. Pour désigner des activités productives concrètes et "libres", on n'utilisait pas le terme abstrait "travail" mais on les qualifiait concrètement : on "labourait", on "meulait", on "forgeait"...

L'avènement de l'ère industrielle marqua le début de la transformation idéologique du "travail", car il ne s'agissait plus de simplement répondre à ses besoins élémentaires mais plutôt de s'adapter à la logique capitaliste du profit.

Pour satisfaire cette logique du profit pour le profit, il fallait soumettre les masses a l'obligation généralisée et permanente du "travail". Le droit à la vie n'était plus un droit naturel mais un droit qui ne devra s'acquérir que par le "travail". Le travail devient donc un fait social totalisant imposé à tous et en permanence afin d'alimenter la machine à produire le profit.

Et pour que ce système puisse perdurer éternellement, on déifia le travail : c'est lui qui me permettra de manger, de me vêtir, de me loger mais aussi et surtout d'être reconnu socialement.
Plus personne ne mangera ce qu'il cultivera, plus personne ne saura produire ce qui lui sera nécessaire pour se vêtir ou se loger. Tout le monde "travaillera" à produire ce qui sera nécessaire aux autres. Et ce "nécessaire" ne pourra s'acquérir qu'à travers ce médiateur qu'est l'argent acquis par le "travail". Ainsi, on rendit l'homme totalement aliéné à cette logique et à coté du dieu "travail", le matérialisme marchand accouchera de cette autre idole qu'est l'argent.

La soumission totale de toute une société à ces deux dieux permettra la réalisation du but ultime de toute société industrielle qui reste la valorisation du Capital, certains l'appelleront "croissance", "profit", "plus-value"....

Avec toute la brutalité imaginable, on inculqua alors aux hommes cette nouvelle éthique du travail. Il fallut alors des siècles pour les faire renoncer à leur rythme d’activité ponctuée par le cycle des saisons, régulée par la longueur variable des journées pour ensuite les contraindre à une besogne froide, impersonnelle et quasi mécanique, cloîtrées dans ces usines, lieux anonymes de la nouvelle ère industrielle.

Pour justifier cette asservissement, on ressortira tout l'arsenal idéologique et religieux. De la malédiction biblique : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », jusqu'au déclaration de Martin Luther (1483–1546) : "L’oisiveté est péché contre le commandement de Dieu, car Il a ordonné qu’ici-bas chacun travaille."

Fidèle à eux-mêmes, c'est sous la plume des philosophes des Lumières qu'on trouvera les propos racistes qui idéaliseront la valeur travail et justifieront l'exploitation du travail des autres :

- "Il n’existe qu’une seule échappatoire au travail : faire travailler les autres pour soi." (Kant, Critique du jugement, 1790)

- "Le barbare est paresseux et se distingue de l’homme civilisé en ceci qu’il reste plongé dans son abrutissement, car la formation pratique consiste précisément dans l’habitude et dans le besoin d’agir." (Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1820)

- "Dans les pays chauds, l’homme est mûr plus tôt à tous égards mais n’atteint pas la perfection des zones tempérées. L’humanité dans sa plus grande perfection se trouve dans la race blanche. Les Indiens jaunes n’ont que peu de capacités, les Noirs leur sont bien inférieurs encore...". (Kant, Géographie physique, 1802)

C'est sur la grille d'entrée du camp de concentration d'Auschwitz qu'on trouvait le slogan nazie "Arbeit macht frei" (Le travail rend libre), et dans les goulags soviétiques (à l'entrée de l'un des camps des Iles Solovki) l'inscription disant « Par le travail, la liberté ! » Nicolas Sarkozy paraphrasera ces slogans par un « Le travail, c’est la liberté », scandé durant sa campagne. Un slogan qui n’est en rien innocent.

Aujourd'hui, nous avons même des responsables religieux musulmans qui par conformisme, mimétisme ou ignorance reproduisent ces mêmes discours d'adulation du travail. Pourtant en Islam, ce qui est valorisé c'est l'activité utile, bonne (al 'amal Salih). Ce n'est pas le travail en soi, mais le travail honnête qui produit du sens, c'est à dire qui est utile pour soi et pour la société en général. L'action et l'œuvre, que Dieu valorise, qu'elles soient d'ordre morales, spirituelles ou matérielles, doivent être bonnes dans son intention (niya salih), belles dans sa réalisation (al Ihsan) et utiles pour le bien commun. Nous sommes bien loin du "travail" moderne et impersonnel déifié et aliénant qui n'a même pas besoin de s'imposer une éthique car il se justifie par lui même.

Ainsi, il suffit d'adjoindre le mot "travail" pour tout rendre socialement acceptable et on relativisera avec un "c'est un travail comme un autre" ou on parlera hypocritement des "travailleuses du sexe". Le "travail" justifie tout. D'ailleurs, on ne demande jamais au "travailleur" d'émettre un avis sur le sens et la valeur éthique de son "travail". Qu'il s'estime heureux de pouvoir déjà travailler !

Des chefs religieux aux adeptes des Lumières, des marxistes aux pires libéraux, des républicains démocrates aux idéologies nazis, de Pétain au Front populaire, de Le Pen à Mélenchon tous magnifieront cette idole "travail" à l'extrême.

On utilisera tous les prétextes, ce sera le "travail" au service du "progrès", de la "civilisation", de la "Patrie" ou de la "race supérieure". Dans la réalité, ce sera toujours l'homme aliéné au service du travail et du profit.

Les sociétés occidentales ont pourtant atteint un niveau de développement matériel jamais égalé. Ses avancées technologiques, ses richesses produites lui permettraient de vivre et de prospérer en se libérant du travail pour enfin consacrer son temps à autre chose. Mais, malgré ce bien être matériel relatif, jamais une société n'a été autant soumis à la dictature du "travail", à la peur du chômage, à la peur de "ne rien faire".

Dans cette appréhension du "temps vide", l'homme occidental craint surtout de se retrouver face à sa propre solitude. Dans nos sociétés modernes, ces moments de vérité nous terrifient car ils conduisent à nous poser la question de la vacuité d'une existence dépourvue de sens.

Voilà donc le sens véritable de notre aliénation volontaire et collective à l'idole travail.

Yamin Makri

Ne rien faire, c'est l'enfer ?
Tag(s) : #Réflexions

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