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Un système qui vacille

 

 

S’il est une chose qui semble faire peur aux experts de tout poil, c’est non pas seulement que les révolutions arabes s’étendent chez nous mais bien que le modèle soit mis à bas. De tels exemples, en Europe ou dans le monde arabe, hier triomphants, aujourd’hui à terre, ce n’est guère un signe encourageant pour la concurrence libre et une économie libérale, comme on dit en nos terres européennes et plus largement, dans le monde entier.

 

Alors que plus d’un million d’égyptiens sont venus manifester leur ras-le-bol du régime en place, que la population tunisienne a finalement réussi à sortir les sortants et faire s’enfuir notre ami Ben Ali, nous serions en droit d’affirmer que quoi que puisse être la suite des évènements dans ces deux pays ou dans d’autres à venir dans le monde arabe, cet hiver restera gravé dans la mémoire des populations arabes et plus largement, de l’histoire mondiale.

 

S’être libérés de leurs propres peurs est le plus grand honneur que peuvent revendiquer, avec fierté, d’abord les tunisiens, puis les égyptiens, à fortiori quand leurs « amis » occidentaux n’attendaient rien tant – paradoxalement – qu’ils restent prisonniers des représentations qu’on leur tendaient complaisamment quant aux démons qui les habitaient.

 

Alors qu’ailleurs dans le monde, la crise financière battait son plein, l’Égypte connaît alors ses plus importantes manifestations ouvrières depuis son indépendance, soit depuis 60 ans.

 

Parties de la ville de Malhalla dans le delta en mai 2008, elles rassembleront plusieurs milliers de manifestants, le pouvoir réussissant, à force de compromis et de répression, à étouffer le mouvement. Depuis 2004, plusieurs centaines de grèves avaient déjà eu lieu mais celle de Malhalla, haut lieu de l’industrie textile nationale, fit figure d’emblème.

 

Car c’est issu de cette matrice en bonne partie que le mouvement actuel de révolte en Égypte a pris sa source, tant symboliquement (« mouvement du 06 avril », en référence justement à ces manifestations, Kefaya) que sur le plan des revendications.

 

Or, quelles sont-elles, ces revendications ?

 

Essentiellement sociales et économiques : rareté du pain subventionné, hausse des denrées alimentaires, salaire minimum, etc. avant que de se transformer par le biais d’une répression immédiate en émeutes politiques, visant directement le régime et Moubarak.

 

Conséquences de l’ajustement structurel que le pays dû subir dès 1991, imposé par le FMI et la Banque Mondiale et accepté par le régime, la libéralisation de l’économie égyptienne fut menée tambour battant, notamment par la privatisation de centaines d’entreprises publiques mais aussi par les réductions de subventions de certaines denrées alimentaires de base comme le pain, alors même que l’Égypte est le 4ème plus gros importateur de blé au monde.

 

Cette crise alimentaire, générée déjà en 2008 par la spéculation sur le marché à terme des produits alimentaires, refit surface fin 2010, alors que tout le monde l’avait oubliée. En Égypte, l’alimentation représentait 50% des budgets des familles.

 

Et dans le même temps, le quantitative easing de la Fed battait son plein, tout comme les bénéfices de Cargill, multinationale de l’agro-alimentaire…

 

Dès lors, quand le journal Le Point réalise une enquête en Égypte en novembre 2010 sur les législatives qui devaient avoir lieu le dimanche suivant, on y lit une profonde lassitude de la population et un rejet total du régime en place, face aux difficultés quotidiennes auxquelles la population doit faire face : « J’avais l’habitude de voter pour le PND, mais maintenant je ne m’embête plus parce que je ne vois aucun changement venir des élections ».

 

On passa donc de la crise économique et sociale, via la spéculation sur les produits alimentaires, à la crise politique, dernière étape d’une crise financière dont le filetage serait sans fin.

Quelles furent les conséquences de cette crise alimentaire en 2010, provoquée par la spéculation débridée sur les marchés à terme ? En premier lieu, les révoltes en Tunisie puis en Égypte mais on oublie aussi de préciser qu’en de multiples pays, on prie néanmoins les devants ou du moins, au vu des évènements en cours en Tunisie, on essaya de prévenir ou de guérir.

 

Ainsi, en Algérie, après plusieurs jours d’émeutes, le gouvernement décida une exonération « temporaire » de 23% sur les importations d’huile et de sucre !

 

Il est vrai que ces deux pays, producteurs de pétrole et de gaz, ont les moyens d’acheter la paix sociale. Plus globalement, de nombreux pays cherchent à sécuriser leurs importations de produits alimentaires, notamment de blé, comme en Algérie, où dès janvier 2011, plus de 50% des besoins annuels furent commandés, pour deux tiers d’entre eux à la France.

 

Au Maroc, qui n’a pas les moyens financiers de ses voisins et surtout la possibilité de payer en liquide sur les marchés, un Fond de compensation, déjà mis en place, permet d’amortir la hausse des prix. Mais cet « amortissement » a un coût, de plus en plus élevé, rendant plus difficiles les équations budgétaires du pays, notamment quant au déficit public, le tout lié au maintien de la notation, afin de ne pas alourdir encore plus la facture… Cercle vicieux.

 

Pourtant, ces différents pays connaissent de fortes croissances, comme l’Égypte, entrant dans le club des pays émergents et même, selon la banque HSBC, « (…) des économies émergentes à haut potentiel de croissance, susceptibles de rejoindre celles du fameux quatuor des Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine). Les pays concernés sont désormais connus sous l’acronyme de Civets (Colombie, Indonésie, Vietnam, Égypte, Turquie et Afrique du Sud). » Les CIVETS, dont au moins un semble carbonisé…

 

« Mieux, pour les cinq prochaines années, le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que l’économie enregistrera un taux annuel d’augmentation de son produit intérieur brut (pib) de 5% en moyenne. Pour l’institution financière, l’Égypte est l’un des pays émergents les plus dynamiques du bassin méditerranéen d’autant que la croissance industrielle (+5% en 2009) tend à augmenter, ce qui est le signe patent d’une diversification en cours de l’économie locale. »

 

Cet article parle d’autre chose, de choses dont on ne parle jamais autrement qu’en termes de « dynamismes », de « bénéfices » et de « nécessités » : les Investissements Directs Etrangers.

 

Car une des caractéristiques de ces pays concernés par la crise alimentaire est qu’ils sont peu ou prou concernés par la libéralisation des échanges et que ceux qui le sont le plus sont ceux qui ont été les plus touchés : la Tunisie et l’Égypte.

 

Ce dernier pays a ainsi attiré pas loin de 48 milliards de dollars en 5 ans d’Investissements Directs Etrangers, comme l’a précisé en juin dernier Mahmoud Mohieldin, alors qu’il était encore ministre des Investissements. Depuis, cet homme de quarante-six ans, architecte de la modernisation et de la libéralisation de l’économie égyptienne, a été nommé, le 8 septembre, directeur général de la Banque mondiale, en charge de la lutte contre la pauvreté et du développement durable !!

 

Pour revenir à ces Investissements Directs Etrangers, la CNUCED considère que l’Égypte est le premier pays du Proche-Orient récipiendaire et le second après l’Angola (mais avant le Maroc) en Afrique, le 3ème dans le monde arabe, derrière l’Arabie Saoudite et l’EAU. Et pour parachever le tout, l’Égypte fut le premier pays africain à signer la Déclaration de l’OCDE sur l’investissement international en 2007.

 

Un pays modèle donc, concernant les Investissements Directs Etrangers. Mais en compétition pour le rôle du meilleur élève, avec la Tunisie, dixit le Forum de Davos : « Les rapports du forum économique mondial de Davos sur la compétitivité mondiale de 2009 et 2010, placent la Tunisie comme le pays le plus compétitif d’Afrique. (…) La Tunisie est l’un des premiers pays signataires de l’Accord d’association avec l’UE dans le cadre du processus de Barcelone, conclu le 17 juillet 1995 et entré en vigueur le 1er mars 1998, mais le démantèlement tarifaire a été appliqué par anticipation par la Tunisie à partir du 1er janvier 1996. Cet accord prévoit la libéralisation réciproque des échanges de marchandises à l’horizon 2008. »

 

2700 entreprises étrangères, employant plus de 260 000 personnes, représentant un sixième des emplois en Tunisie. Des IDE dont le montant a été mutiplié par 13 entre 1990 et 2005.

 

Sauf que depuis la crise financière, les fameux Investissements Directs Etrangers qui avaient explosé depuis quelques années (croissance de +19% entre 2007 et 2008, 8,2% du PIB en 2008 pour l’Égypte, 2,7% du PIB pour la Tunisie), et bien ces flux… ont diminuéde… 50% pour l’Égypte et de 32,2% pour la Tunisie entre 2008 et 2010 ! Sans compter que dans ces statistiques, les sources précisent concernant la Tunisie que 72% de ces Investissements Directs Etrangers sont évidemment… exportateurs, rendant ainsi encore plus difficiles les lendemains de crise pour ce pays, pris dans un effet de ciseaux, entre une réduction des Investissements Directs Etrangers dont une partie de l’emploi dépend et une réduction induite des capacités d’exportations, capacités par ailleurs fortement dépendantes des moyens financiers des pays d’où proviennent les Investissements Directs Etrangers.

 

Moins d’argent dans les secteurs productifs, plus de chômage, moins d’exportations, une balance commerciale déséquilibrée, moins de devises fortes, plus d’inflation, etc. Et là dessus, le choc des augmentation de prix des produits alimentaires : une bombe attendant l’étincelle.

 

« Tunisie : l’épuisement d’un « modèle » économique », titrait Alternatives Economiques le 27 janvier 2011.

 

Mais un modèle qui ne s’est pas construit en un jour. Il a fallu pour cela tous les outils de la boîte « libéralisme » : privatisation de vastes secteurs d’activités publiques (60% du secteur bancaire et 70% de l’assurance étaient publics avant la privatisation en Égypte, finalisée ces dernières années), législation avenante pour attirer les Investissements Directs Etrangers (notamment en termes de fiscalité), accords de libre-échange, refonte du droit commercial, etc.

 

Rien ne fut épargné à ces pays qui connurent alors des taux de croissance alléchants pendant des années, y compris en 2010, de l’ordre de 5%. Il va sans dire que la captation de la richesse ainsi créée fut immense et que les peuples concernés n’en virent pas ou si peu la couleur, renforçant ainsi la haine de la population envers leurs élites, qui non comptant d’avoir « vendu » leurs pays aux « étrangers » s’étaient elles-mêmes enrichies par la mise en exploitation de leurs propres peuples.

 

Un modèle économique certes, mais d’exploitation. Certains pays du monde arabe s’en sont mieux tirés, soit parce qu’ils ne furent pas autant engagés dans cette voie là, soit qu’ils pressentaient qu’elle allait produire des effets dont ils ne tarderaient pas à sentir les conséquences politiques pour leurs régimes.

 

Contrairement donc aux agences de notation et aux experts de l’OCDE, qui estiment que « Le risque serait que l’Égypte rétrograde dans son programme de réformes et retourne vers une économie centralisée, avec un rôle de l’Etat très fort », il y aurait plutôt matière à se réjouir qu’un tel modèle soit mis en faillite. Que ce soit en Tunisie, en Égypte ou même en Irlande.

 

Car s’il est une chose qui semble faire peur aux experts de tout poil, c’est non pas que les révolutions s’étendent mais bien que le modèle soit mis à bas. De tels exemples, en Europe ou dans le monde arabe, hier triomphants, aujourd’hui à terre, ce n’est guère un signe encourageant pour la concurrence libre et une économie libérale, comme on dit en nos terres européennes et plus largement, dans le monde entier.

Mais l’on devrait aussi avoir la réjouissance circonspecte. Car, à supposer que les nouveaux régimes (ou les futurs nouveaux) réussissent à perdurer, il n’en reste pas moins qu’étant donné leur état de faiblesse économique et financière, et étant donné leur grande dépendance aux formes toujours existantes du modèle d’exploitation, on voit mal comment ces pays pourront d’eux-mêmes sortir de la nasse dans laquelle leurs anciens régimes les ont jeté : privatisation, libéralisation, politique d’exportation à outrance, absence de souveraineté alimentaire, sans compter évidemment l’insécurité, les complots toujours possibles des anciennes cliques, la gestion de la vie démocratique, etc.

 

Et l’on conçoit ainsi très nettement que si l’on souhaite que ce modèle soit mis en déroute, définitivement, il devient alors nécessaire que le cœur du système soit mis en défaut, à savoir qu’une révolution soit mise en œuvre par les éléments incontournables et essentiels de ce système : les citoyens et les épargnants occidentaux.

 

Pour quelles raisons ?

 

En premier lieu, parce que nous n’avons pas les problèmes qu’ont et qu’auront les pays cités, à savoir un système politique permettant déjà une certaine expression libre et une absence de possibilité de réprimer à tout-va, comme de vulgaires dictateurs.

 

En second lieu, parce que déposants ou épargnants, nous sommes le flux vital de ce système tel que défini. Sans nos économies, les banques dépérissent, les spéculations flétrissent, les prix des produits alimentaires retrouvent des niveaux permettant à tout un chacun de s’alimenter correctement à nouveau, la pénurie alimentaire n’étant pas prévue encore pour demain.

 

Nous sommes des spectateurs ébahis et enthousiastes (quoique très inquiets) du spectacle que nous offre le monde arabe, oubliant que celui-ci risque fort de tourner au drame ou au vil remake et que nous possédons la télécommande…

3 février 2011, Julien Alexandre

Révolutions arabes et faillite d’un modèle
Tag(s) : #Economie, #International

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