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Je reçois un sms. Mon frère m’annonce que l’état de mon père s’est trop rapidement dégradé. Je le rappelle pour comprendre et il m’explique ce qu’on savait déjà. Nos appels répétés nous préparent à l’irruption d’un évènement terrible dans nos vies quotidiennes et familiales respectives. Un évènement familial qui va certainement tous nous remettre en question. Au-delà de la douleur évidente de voir son père mourir, c’est cette soudaineté, cette incompréhension et l’impuissance qui nous mettent brutalement face à nous-mêmes.

 

Je raccroche. Je pense à mon père. Venu, en France à l’âge de 16 ans, il fait parti de ces ouvriers qui ont travaillé toute une vie dans l’industrie chimique florissante dans la banlieue sud-est de Lyon. Aujourd’hui beaucoup de ces usines ont fermé. Trop polluantes, trop dangereuses. Ces usines sont donc parties s’expatrier dans des pays dits « en développements » ou encore mieux : « émergeants ». C’est-à-dire des lieux offrant un cadre plus « tolérant » aux inévitables nuisances et mettant à disposition une main d’œuvre bon marché et bien plus docile.

 

Mon père aimait la vie. Il l’aimait tellement qu’il ne supportait pas qu’on parle de la mort. Adolescent, j’aimais le provoquer lorsqu’il me disait de mieux me couvrir lorsqu’il faisait trop froid. Je lui lançais avec toute la prétention et l’insouciance d’une jeunesse sûre d’elle-même : « on va tous mourir un jour ! » Je recevais alors, en guise de réponse, sa pantoufle qui venait s’écraser contre la porte que je venais de claquer en sortant.

 

Mon père a vécu la féodalité paysanne des hauts plateaux algériens, la misère des campagnes suite à l’expropriation des colons français, les affres et les excès de la résistance anticoloniale en métropole et la surexploitation ouvrière doublée du racisme anti-immigré avec son lot d’assassinats jamais reconnus. C’était les années terribles.

 

Puis est venu l’indépendance algérienne avec ses beaux rêves progressistes et ses idéologies développementalistes. En France, c’était ensuite le transfert des populations immigrées des logements insalubres en tôles ondulées des cités de transit vers les nouveaux bâtiments des grandes banlieues… qui bruleront 20 années plus tard. Mon père a ensuite fondé une famille, et on a pu partiellement profiter des « bienfaits » des trente-glorieuses et de sa société de consommation.

 

Mon père n’est certes pas un « intellectuel » mais il avait bien compris, acquis et assimilé tous les principes de la modernité. Il avait vécu son époque féodale, sa révolution, et son ère des Lumières avec ses espoirs fous. Je me souviens, encore lycéen, il ne ratait jamais le 20h. C’était un moment quasi-religieux où le silence était de rigueur. Et il restait ébahi et fasciné devant tous ces beaux reportages qui prévoyaient qu’en l’an 2000 la faim dans le monde serait éradiqué grâce aux nouvelles technologies, que de nouvelles découvertes scientifiques permettraient à l’homme de vivre en bonne santé jusqu’à 130 ans ! Je regardais avec lui. Tout aussi fasciné. Mais fasciné par sa fascination. Alors il se tournait vers moi, et il rajoutait « Même la mort, ils vont la dépasser ! » Cruelle désillusion. Le sms que mon frère venait de m’envoyer m’annonçait que mon père, fatigué des multiples thérapies qu’on lui infligeait, avait décidé d’arrêter tous traitements. Il avait finalement décidé d’accepter ce qu’il a toujours refusé : l’idée d’une fin. Et donc de tourner le dos aux promesses de ses médecins, leur rationalité scientifique, leurs pronostics médicaux. Leur fatale impuissance, aujourd’hui, le fatiguait.

 

Durant toute ma jeunesse, mon père a toujours voué une admiration sans borne au professeur, au médecin ou à l’ingénieur. Pour lui, ces garants des nouvelles sociétés modernes devaient remplacer la respectabilité qu’on conférait naguère aux superstitions ancestrales, à la solidarité tribale ou aux logiques maraboutiques. Pour lui, on passait tout simplement d’une croyance à l’autre. L’histoire humaine n’est qu’une course de relais, et lui, il devait passer le relais. Mais fondamentalement, rien ne changeait. On était toujours dans la même course, toujours ce même souci de vouloir appartenir à un monde qui nous rassure et toujours cette même volonté de vouloir répondre à nos espérances toutes légitimes. Il avait alors adopté cette vision linéaire de l’histoire que lui avait appris la modernité : demain sera forcément meilleur qu’aujourd’hui car aujourd’hui est déjà bien meilleure qu’hier. C’était son crédo.

 

Lorsqu’il me parlait d’un retour hypothétique au « bled », il me répétait inlassablement que la situation en Algérie, malgré de nombreux problèmes, évoluerait dans le bon sens. Cela ne pouvait en être autrement. Ce n’était pas seulement un constat évident, c’était, pour lui, une conviction, une croyance qui correspondait à une vision du monde que son expérience de vie lui avait appris. Et, d’ailleurs, à l’époque des « industries industrialisantes » c’était aussi le discours officiel et très majoritaire qui se répétait dans toutes les institutions économiques et tous les grands médias.

 

Mon scepticisme et mon pessimisme était, pour lui, qu’une conséquence logique d’une jeunesse qui ne pouvait pas tout comprendre. Quand je fus moins jeune, il l’expliquait alors par mon manque de patriotisme envers un pays dans lequel je n’avais pas vécu, un pays qu’il chérissait tant mais qu’il visitait de moins en moins. Au fil des années, il en chérira plus l’image mythifiée transmise par les chaines paraboliques que sa réalité qui ne pouvait que l’attrister.

 

Lui, il a grandi et fondé sa famille durant les fous espoirs de la modernité avec ses vérités triomphantes, avec ses désirs d’accumulation illimitée de biens au point de ne plus en apercevoir les excès. Moi, j’ai grandi au sein de la désillusion post-moderne, son tout-relatif, son repli sur soi et son irrépressible appel au lien.

 

Lui, il a vu ce qu’a produit la misère, il a vécu la guerre et l’exploitation dans sa chair. C’est pour cela, qu’il a toujours rêvé que je devienne médecin ou ingénieur. Il désirait, à travers moi, participer à cette lutte héroïque contre l’ignorance, la maladie et la mort. Moi, je préférerais les sciences sociales. Je préférais l’ambiguïté et l’humilité des sciences dites « humaines » à la prétention et aux belles apparences de celles qui se prétendait aussi froides qu’« exactes ».

 

Mon père a « livré » ses enfants à l’école de la république comme on confierait son enfant à l’imam qui gérait la « madrassa » du village. Ce n’était pas seulement de l’instruction qu’il désirait pour ses enfants dans ces écoles, c’était l’entrée dans cette nouvelle conception de la réalité. L’école n’était pour lui qu’un hall d’un aéroport où il me déposait pour que je puisse m’envoler vers ce nouveau monde, celui, dont il était exclu, et qu’il ne pourra connaitre les bribes qu’à travers la pâle représentation du petit écran qu’il scrutait tous les soirs à 20h. Et, parfois, espérait-il, il le vivra, à travers moi, quand je lui raconterai mes espoirs, mes luttes, mes succès.

 

Mon père voulait plus que je lui parle qu’il ne désirait se dire à moi. J’avais certainement des choses à dire. Lui, pensait-il, il n’avait rien à dire sur lui. Il avait bien compris que la modernité, c’était d’abord la rupture, et particulièrement avec son passé qu’il percevait dorénavant négativement. Il avait fait la rupture, pour nous. Passer le relais, c’était donc savoir rompre, c’est ce qu’il croyait. Ce qu’on lui avait fait comprendre. L’irruption d’un monde qui vous envahit se fait parfois par la négation de soi, ou par le transfert. Une injonction implicite que certains appelleront aliénation…

 

Avec l’âge et la maladie, j’ai été surpris de voir qu’aujourd’hui, une simple anecdote le conduisait à parler du passé. De son passé. Il me parle alors de sa jeunesse d’agriculteurs dans son village qui, à l’époque, était verdoyant. Ils vivaient très simplement me dit-il, mais la nourriture étaient saines et à profusion. En période de troubles, le don était un moyen d’échange et de régulation qui mettait les plus faibles à l’abri du besoin. Il me parle ensuite de son « émigration » en métropole suite aux expropriations coloniales, puis des conditions difficiles dans les bidonvilles autour des sites industriels mais d’une solidarité forte entre immigrés du même village. Il me parle aussi de la résistance armée contre le colonialisme français dans la région lyonnaise avec son lot de contrôles, d’arrestations, de collectes de fonds destinés à la résistance, et parfois de tortures. Il me parle enfin des souffrances et des moments heureux qui le font sourire encore aujourd’hui, malgré la maladie.

 

Il aurait donc fallu les désillusions d’un monde qu’il adulait pour qu’enfin il puisse me laisser entrer dans son autre vie, celle de ses 25 premières années. Celle que je connaissais peu qui, pourtant, faisait ce qu’il est réellement. Comme s’il fallait d’abord clore ou renier un monde ou une partie de sa vie pour s’autoriser à parler d’un autre monde, d’une autre vie qui ont leurs références propres mais qui restent tout aussi fondamentale pour lui… et pour moi. C’est triste.

 

La rencontre avec l’autre est aussi difficile que stimulante. C’est le pari de l’altérité. Quand cela se double par l’irruption d’un évènement qui s’impose et nous dépasse, cela devient tout aussi intéressant que terrible à vivre.

 

De la féodalité cléricale à la modernité des Lumières, de la modernité marchande à la post modernité tout aussi marchande, c’est l’histoire d’une civilisation occidentale qui s’est mondialisée qui est devenue celle de mon père, puis la mienne.

 

Mon père a été pris par ces différentes vagues transportant ses espoirs et ses désillusions et il les a vécues à sa manière. Parfois, il a pu profiter de la douce fraicheur d’une mer calme tout en se noyant dans la beauté d’un ciel sans nuage qui finissait par se confondre à l’illusion d’un océan sans limite. Parfois, ces vagues se transformait, le soulevait, le malmenait le réduisant à un petit corps étranger éprouvé, isolé et séparé de sa terre… Rien qu’un objet, n’ayant même plus la capacité d’affronter l’immensité d’un océan, ni la profondeur et le mystère de ses fonds encore inexplorés.

 

Son expérience de vie m’a profondément influencé. J’ai appris à me méfier des belles promesses et des idéologies toutes faites ; quelles se fassent au nom de la compréhension d’un dogme ou d’une raison pure décrétée nouveau phare de notre humanité ; qu’elles se justifient par un idéal collectif ou par la satisfaction d’un égo qui relativise toute valeur pour se rendre lui-même absolu.

 

Il a décidé tout au long de sa vie de (me) rendre invisible une partie de sa vie qu’il considérait incompatible avec celle que j’aurai à vivre. C’était le prix à payer pour pouvoir « passer le relais », pensait-il. Il aura donc fallu l’irruption d’un évènement, sa terrible maladie, pour qu’il se décide à parler de lui, réellement de lui. Le plus terrible, c’est qu’il n’aurait jamais pensé qu’on serait si heureux de l’entendre… Tellement heureux.

YM

Au nom de nos pères
Tag(s) : #Islam, #Réflexions

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