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Du bonheur, de la mort et de la nuit

 

La question de la recherche du bonheur pose la question essentielle du sens. Généralement, il y a deux manières de le concevoir :

  • La recherche du bonheur par l’oubli de soi
  • ou la recherche du bonheur par le retour sur soi.

En général, le premier est considéré comme négatif, mais souvent incontournable. Et le second comme positif mais très difficilement atteignable. La réalité est tout autre.

 

Être heureux par l’oubli

La recherche du bonheur par l'oubli, c’est le fait de « se couper », de « se déconnecter » ou, comme on le dit parfois, de « s’éclater ». C’est la recherche du bonheur par l’évasion, celle qu’on nous vante à longueur de journée dans nos messages publicitaires et dans nos discours publics. C’est souvent beaucoup plus un plaisir recherché qu’un bonheur vécu. Mais il permet, nous dit-on, de « tenir le coup ». C’est la soupape qu’il faut bien de temps en temps lever pour ne pas exploser. Plus un moindre mal, un faire-semblant, qu’une réalité heureuse d’ailleurs.

Cela permet ainsi d’oublier nos tristes réalités, d’éviter de se lamenter trop longuement sur nos échecs, de contourner des questions essentielles ou de reporter certaines décisions cruciales qui peuvent nous faire trop mal.

C’est souvent provisoire et c’est toujours superficiel. Car l’homme, cet animal de conscience, ne peut pas faire semblant partout et tout le temps. Comme il ne peut pas volontairement diminuer le flux de sa circulation sanguine ou le rythme de ses battements cardiaques ; il ne peut pas non plus demander à sa propre conscience de ne plus être en éveil, de faire « comme si » en permanence. Elle est là. Et parfois, notre conscience parle et agit malgré nous. Cela nous dépasse.

 

La nuit, ce moment qui révèle

La seule parade qu’il nous reste pour ne plus l’entendre, c’est multiplier et intensifier les interactions avec le monde extérieur et étouffer ainsi cette conscience dans le bruit et l’agitation.

La nuit, c’est ce moment particulier où justement les bruits et les agitations du monde se mettent en mode pause, c’est donc un moment particulièrement propice à l’éveil de la conscience. Et l’absence des « autres » nous conduit vers cette présence de soi, vers cette solitude angoissante de la nuit où nous n’avons plus grand-chose pour nous permettre de nous échapper. Rien. Seul avec soi-même. Avec notre réalité mise à nue.

Ce n’est donc pas par hasard si c’est souvent durant la nuit que les angoisses sont les plus prégnantes et que les inquiétudes resurgissent avec violence. Car la rencontre avec soi peut devenir angoissante quand le conflit avec soi est trop grand.

Ce n’est pas par hasard aussi si la fête ne se conçoit que durant la nuit, durant ces rares moments où la conscience pourrait encore s’éveiller. Du bruit, du son, de l’agitation pour couvrir tout autant le silence de nos nuits que l’appel de nos âmes. On s’éclate enfermés dans les « boites » de nuit, on organise des « soirées » et on en ressort seulement quand les premières clartés du jour apparaissent pour vivre une autre agitation qui préservera encore notre illusion d’être dans l’oubli.

Il s’agit toujours de fuir, fuir son intériorité et de vivre que dans les agitations futiles du monde extérieur pour n’être qu’à côté de « sa » réalité, ou même parfois à côté de « la » réalité. Tout cela dans un seul but : espérer vivre « sa » paix, ses « petits » bonheurs d’oubli de soi, ces courts moments où on est arrivé à ne plus entendre sa conscience qui tente de nous « rappeler » qu’elle a, elle aussi, besoin qu’on lui parle.

Mais la nuit n’est pas que cela. Elle est aussi ce moment privilégié et unique pour l’élévation spirituelle. La nuit, lorsque tout se calme, est le moment idéal pour méditer, pour réfléchir, pour prier, pour aller au-delà du « visible » et des apparences trompeuses. La nuit est cet instant où on est à l’abri du regard des « autres », de leurs bruits, de leurs jugements, de leurs agitations… Nécessaire préalable, pour un retour vers soi, dans cette solitude apaisante de la nuit.

Car la nuit peut être tout aussi inquiétante qu’apaisante. C’est en fait un moment révélateur de notre vie. Lorsque le monde s’éteint, on est seul avec notre conscience qui nous interpelle, beaucoup plus que d’habitude. Le réflexe naturel est de rechercher l’apaisement. Il faut alors faire ce choix : s’apaiser par l’oubli ou s’apaiser dans le rappel… ? C’est donc bien notre manière de vivre nos nuits qui révèle au mieux notre manière d’être et nos choix existentiels.

 

Être heureux par le retour sur soi

Celui qui recherche son bonheur par l’oubli a un besoin permanent de quelque chose d’extérieur à soi pour pouvoir « s’évader » de soi. C’est en cela que la recherche de ce bonheur illusoire ne peut se faire que dans et à travers l’aliénation. Celui qui recherche l’oubli utilise tout ce qu’il peut, tout ce qui l’entoure pour qu’il devienne les moyens de sa fuite. Dans ce jeu, il utilise, il use et abuse. Mais, face à sa faiblesse d’être dépendant, il est lui-même sujet à toutes les manipulations.

Notre société consumériste et du travail a très bien compris l’avantage qu’elle pouvait tirer de ce mal-être de celui qui, espérant être heureux dans l’oubli de soi, compense ses désillusions permanentes par ce besoin insatiable de l’avoir.

 

La recherche du bonheur par la conscience apaisante de soi est incomparable. C’est d’abord ce désir de vivre intensément le moment, pas pour s’oublier mais pour être réellement et pleinement.

Ici, il ne s’agit pas de s’oublier mais de se concentrer pour revenir à soi. Un simple souvenir ou même un rêve, un sourire ou une compagnie, la contemplation de la création ou le retour sur soi, tous ces petits moments de la vie peuvent devenir ces signes qui vont nous orienter ou ces lumières qui vont nous permettre un éclairage autre de notre réalité. La perception change et le cheminement débute…

C’est la recherche du bonheur par la prise de conscience et dans la lucidité. En fait, ce bonheur est perçu comme le vrai bonheur qui s’opposerait au bonheur dans l’oubli qui ne serait que l’illusion du bonheur.

Et c’est vrai, la recherche du bonheur par le retour sur soi a certes besoin d’un « enclencheur » extérieur (signe ou lumière), mais cela se vit surtout à l’intérieur de soi, à l’abri de toutes les manipulations malsaines. La recherche du bonheur par le retour sur soi n’a besoin que d’une conscience éveillée, que d’un être à l’écoute de soi. Rien d’autre.

C’est la recherche du bonheur vers et par l’émancipation de son être. C’est donc une quête du bonheur qui délaisse l’avoir pour enfin être réellement. Le monde et les autres sont importants, non pas pour les posséder ou les dominer, mais parce qu’ils sont des « signes » qui orientent et des « lumières » qui révèlent, nous permettant de mieux être et de mieux comprendre dans le discernement.

 

Le dilemme : quel bonheur face à la mort ?

Mais rechercher le bonheur par le retour sur soi et la conscience d’être, c'est aussi vivre un véritable conflit intérieur. En fait, il y a un véritable dilemme dans cette manière de rechercher son bonheur.

Car autant il permet de revenir sur soi et d’être avec sa réalité heureuse, comme nous l’avons vu, autant il nous fait prendre conscience d’une réalité ontologique, d’une vérité inévitable : la mort, et plus précisément « sa propre mort ».

La conscience de soi est toujours associée à la conscience aigue de sa propre mort, de cette réalité dramatique à venir. C’est la prise de conscience, qu’en réalité, rien ne durera et que notre fin est inscrite. Qu’elle est incontournable.

Il suffit d'une grave maladie. Il suffit qu'un être aimé décède. Ou il suffit uniquement de penser au décès « très probable » d’un de nos plus proches pour que tout s'écroule.

Et soyons lucides et honnêtes. Souvent, ce qu'il y a de plus terrible dans la mort des autres, c’est qu’elle vient nous rappeler l’inéluctable : « sa » mort prochaine. La « nôtre ». La mort de « l’autre » vient d’abord me rappeler ce qui m’attend…

Et cette triste vérité ne permet plus d’apprécier le moment heureux comme il conviendrait. C’est pour cela que beaucoup pourrait préférer se détourner et aller vers cette autre manière de rechercher son bonheur, celui vécu dans l’insouciance et l’oubli de notre réalité et de cette vérité.

La recherche du bonheur dans l’oubli ? Plus futile, peut-être. Moins réelle, certainement. Mais parfois tellement moins douloureuse.

Car cette illusion du bonheur a au moins cet avantage d’éviter, temporairement, de se poser tant de questions difficiles qui ont toujours torturé l’être humain. Et les premières d’entre elles : quel sens donner à sa propre mort ? Pourquoi toute cette vie, tout ce monde, toute cette agitation pour finir aussi lamentablement dans un trou ?

Si le retour vers soi, préalable pour vivre le « vrai bonheur » sur Terre, conduit aussi à cette prise de conscience de notre mort prochaine, de cette réalité terrible, une question se pose :

La recherche du bonheur serait-elle possible que dans l’insouciance et tout au moins dans l’oubli de notre réalité mortelle ? N’y aurait-il alors qu’un seul bonheur possible, celui qui se vit dans l’oubli ?

 

Le bonheur : ni oubli de soi ni retour sur soi, changer de paradigme

Cette question pourrait surprendre mais elle est légitime lorsqu’on se situe dans un paradigme où l’on ne considère que la réalité « visible », « matérielle », dite « scientifique » ou « raisonnable ».

Dans ce paradigme qui nie l’existence d’un autre monde, d’une autre réalité mais qui doit tenir compte d’une vérité évidente : la réalité dramatique et fatale de l’existence humaine, comment est-il possible de croire au bonheur, autrement que dans l’oubli de notre nature mortelle ?

En fait, c’est l’arnaque philosophique de nos sociétés modernes : il y aurait deux manières d’appréhender le bonheur : par l’oubli de soi, pas très glorieux mais nécessaire pour espérer être « un peu » heureux. Ou par un retour sur soi, très beau mais pas réaliste du tout car cela nous conduirait à nous poser des questions bien trop compliquées (mais surtout bien trop dérangeantes pour notre ego) sur Dieu, la mort et l’au-delà ! Faites donc votre choix !

Mais ce qu’on évite de trop détailler c’est qu’une compréhension du bonheur dans « l’oubli » qu’on juge nécessaire est aujourd’hui totalement mortifère. Elle est responsable de toutes les injustices sociales et de la manière honteuse dont on gère notre planète.

Car chercher à oublier sa mort pour trouver son bonheur, c’est se refuser à lui donner un sens. Et refuser de donner un sens à sa mort, c’est considérer que sa vie n’a finalement pas de sens et que nous n’avons aucune responsabilité à porter. « Irresponsable » dans le sens étymologique, c’est-à-dire que je n’aurai « à répondre de rien » puisqu’il n’y aurait rien « après ».

Et chercher à être heureux dans l’oubli de soi et par la conscience irresponsable, c’est au mieux détruire son être, et au pire c’est construire sa recherche du bonheur aux dépends des autres par l’exploitation, la domination, ou encore la destruction.

Pourquoi ne le ferais-je pas, si c’est pour construire « mon » bonheur ? N’est-il pas légitime à chacun d’entre nous de construire « son » bonheur ? Et pourquoi doit-on toujours réfléchir aux conséquences de ses actes ? Si j’ai la « chance » d’obtenir « mon » bonheur ici et maintenant, pourquoi serais-je « responsable » des conséquences pour « demain » et pour « les autres » ? « Demain », je ne serai plus là pour le vivre. Et « les autres », « je » ne suis pas concerné.

Ainsi avoir une conception de la recherche du bonheur qui contourne la question de sa propre mort et/ou qui considère que l’au-delà c’est le néant, c’est déjà construire le néant ici-bas. Cela conduit à l’égocentrisme et au nihilisme. C’est répandre le désordre sur cette planète en pensant la réformer pour construire égoïstement son illusion du « bonheur ».

Pour conclure, concevoir la recherche du bonheur par l’oubli de soi, c’est évidemment la perte de soi. Mais une conception de la recherche du bonheur basée uniquement sur le retour sur soi peut paraître séduisante, mais elle est tout aussi dangereuse.

Il est indéniable que tout cheminement passe par un retour sur soi mais l’expliquer et le déconnecter de la conception que nous pouvons avoir de l’autre monde et de la mort est une escroquerie. La conception du bonheur est intrinsèquement liée à celle de la mort et donc de Dieu et de l’au-delà.

Parler de bonheur, dans un paradigme où l’on ne considère que notre réalité matérielle où on nie l’existence d’une autre réalité, beaucoup plus réelle, c’est se moquer de nous et c’est malsain. C’est pourtant le discours sécularisé du bonheur sans Dieu qui est en vogue et qu’on voudrait promouvoir.

On comprend donc pourquoi Dieu dans le Coran qualifie le négateur de « mufsid » (destructeur) ou de « zalim » (injuste).

Injuste d’abord envers soi car il se maltraite et s’inflige des souffrances psychologiques en s’imposant artificiellement une vie sans sens.

Injuste envers les gens et toute la création car toute personne qui conçoit sa recherche du bonheur dans l’insouciance et l’irresponsabilité, c’est inévitablement considérer toute la création divine non plus comme des signes qui rappellent et des lumières qui révèlent pour mieux être ; mais de considérer le monde et son prochain comme de simples moyens qu’il faut vite posséder, dominer et exploiter à son seul profit.

 

Il n’y a pas de troisième voie

Il n’y a pas de troisième voie pour l’être humain. Il peut vivre sa recherche du bonheur dans l’insouciance et l’injustice ou la vivre par un retour vers Dieu dans la justice et le respect.

Tant que l’être humain s’efforcera de tout faire pour oublier son statut de créature qui devra rendre des comptes à son Créateur, il cherchera égoïstement son bonheur illusoire dans l’injustice et la destruction.

Des que l’homme cherchera à vivre dans le rappel du Créateur, il élèvera son statut de créature exceptionnelle qui a reçu le souffle divin. La recherche du bonheur et la justice terrestres deviendront alors réalité dans la reconnaissance divine.

Évidemment, la nature humaine est faite de moments d’oublis et de moments de rappels. Il est illusoire de croire que l’homme peut en permanence vivre dans la conscience de son être. C’est une réalité qu’il nous faut apprendre à gérer.

Mais ce qu’il faut combattre, c’est cette idéologie dominante du bonheur :

  • Ou parfois on vantera la recherche du bonheur par l’oubli de son être, c’est le bonheur-défoulement, qu’on dit déplorer mais qu’on nous dira malheureusement nécessaire, pour supporter les dures réalités de la vie.
  • Ou alors on nous présentera la recherche du bonheur-retour sur soi, plus sage et plus équilibré, cette « spiritualité laïque » qui reste tout aussi égoïste, qui refuse de parler de la mort ou de lui donner un sens et qui se vit dans l’oubli de Dieu. Cette vision de la recherche du bonheur est souvent promue chez ces philosophes surmédiatisés ou ces psychologues et autres spécialistes du « comment être », tous aussi orgueilleux les uns que les autres, qui se gardent toujours de parler de l’essentiel pour ne pas arriver à Dieu.

 

Deux conceptions de la recherche du bonheur que cette société tente d’imposer à nos esprits, tout aussi fausse l’une que l’autre.

 

Le bonheur n’est atteignable ni par le simple retour sur soi ni par l’oubli de soi. La recherche du bonheur, c’est d’abord se percevoir sur un autre paradigme où la réalité ne se limite pas au visible. C’est ensuite la reconnaissance de notre origine divine. Et, finalement, il est dans notre cheminement vers l’amour de Dieu où le retour apaisant sur soi est incontournable et où l’extinction de soi est même possible…

 

Et Seul Dieu est Savant.

YM

Le bonheur dans ce monde existe-il ?
Tag(s) : #Islam

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