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Beaucoup ne comprennent pas comment une grande partie de la population égyptienne, avec le soutien de l'armée, a pu mettre à la porte Morsi et les Frères. Voici quelques éléments d'informations pour se rendre compte que ce coup d'Etat militaire mais « populaire » n'est que la conclusion d'une situation inextricable où les Frères n'ont pas brillé. Apparemment, la situation et les enjeux dépassaient largement leurs capacités et leurs compétences. Ils n'avaient, en fait, rien à proposer. L'armée a joué son jeu et croit avoir gagné. Mais ils ont, en réalité, sauvé les Frères musulmans en les chassant de la tête d'un État ingérable. Par contre, l'Égypte est entrain de s'enfoncer dans une crise profonde. Chronique du désastre.

Chute de Moubarak, mais les revendications sociales se poursuivent.

01. Moubarak parti, les revendications ne s'arrêtent pas pour autant. Ce sont les revendications sociales (plus que politiques) qui agitent le population. L'euphorie suite à la chute de Moubarak et l'oportunisme de tous les représentants des partis politiques égyptiens (y compris les Frères) avaient donner l'illusion que la chute d'un seul homme pouvait faire disparaître tous les problèmes sociaux faisant souffrir au quotidien le peuple egyptien.

02. Les grèves s'étendent rapidement, dans les banques, les hôpitaux, les magasins d'État, les usines textiles, le transport, les pétroliers... Il s'agit d'en finir avec les bas salaires, la précarité, d'imposer un salaire minimum, voire la renationalisation des sociétés vendues, souvent à des groupes étrangers avec la complicité de l'armée.

03. Une Fédération égyptienne des syndicats indépendants se crée en janvier 2011. Ses revendications sont un salaire minimal, une protection sociale, les droits à l’éducation, au logement, à la santé... Un syndicat paysan est aussi fondé dans le Delta.

04. Mais ces multiples revendications sociales rendent le pays ingouvernable, à tel point que le 24 mars 2011, une loi sur les grèves et manifestations n’autorise que les mouvements sociaux qui « ne gênent pas la production ». Cette loi est inapplicable. Sur les seuls mois d'octobre-novembre 2012, on compte 2000 grèves.

05. L'armée manipule tous ces mouvements sociaux et joue la carte d'un désordre social entretenu. D'un côté elle reprime les mouvements collectifs qui pourraient organiser et politiser ces mouvements populaires, de l'autre elle essaie de plaire en rencontrant des blogueurs remarqués, ou des groupes autoproclamés représentatifs.

06. Il y a des manifestations tous les vendredis, des mutineries dans les prisons... Le 25 février 2012 l'armée tabasse des manifestants de la place Tahrir avec des armes électriques, mais la révolte populaire est telle qu'elle doit présenter ses excuses sur Facebook.

07. Des élections présidentielles sont organisées en juin 2012. Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi est bien reconnu comme président, et l'armée fait croire qu'elle désire s'effacer de la scène politique.

Morsi, le Président qui n'a pas de pouvoir. Le mécontentement se concentre sur lui.

08. Au début, Morsi rassure. Mais rapidement, face à la situation sociale qui ne s'améliore pas, la répression d'une police - qu'il ne contrôle pas - reprend de plus belle. En fait, Morsi ne contrôle ni la police, ni la Justice, ni evidemment l'armée. Même l'économie, en plein délabrement, est beaucoup plus sous le contrôle de l'armée et des plans de rigueur du FMI que de l'Etat égyptien.

09. Le 22 novembre 2012, Morsi essaie de s'émanciper de l'armée et prend les pleins pouvoirs par décret. Il limoge aussi le procureur général Abdel Meguid Mahmoud (proche de l'armée) pour le remplacer en décembre par un proche, Talaat Abdallah.

10. La situation sociale et économique se dégrade toujours plus. C'est sur Morsi, le président élu, que se concentre toutes les demandes, toutes les revendications. Mais c'est un président sans vrai pouvoir et qui, par ailleurs, n'a pas grand chose à proposer. Le peuple ne comprend pas que leur révolution ait abouti a beaucoup plus de misères, beaucoup plus d'injustices sociales, beaucoup plus d'insécurités. Les protestations se multiplient : grèves, occupations d'usines, mise à sac de commissariats, refus de payer eau, électricité, et une grève générale des juges...

11. On voit même des taxis sur lesquels est écrit « interdit aux Frères musulmans ». Le surnom de "Morsilini" commence à fleurir, en référence à Musolini. Certains sièges locaux des Frères sont mis à sac.

12. Dans beaucoup de localités rurales, ce sont surtout les plus pauvres qui se disent abandonés par les Frères. En seulement 5 mois de pouvoir, les Frères musulmans ont réussi à se faire discréditer dans de larges pans de la population.

13. Durant les manifestations du 27-28 novembre 2012, on entend à nouveau « le peuple veut la chute du régime ». De nombreux manifestants sont blessés ou tués par le gaz et les matraques. Des policiers anti-émeutes désertent. Il y a plus de 300 morts depuis la chute de Moubarak.

Le Président Morsi face à un État aux caisses vides.

14. Morsi tente de trouver de nouvelles recettes pour l'Etat en crise en suivant docilement les pressions du FMI. Il décide le 9 décembre 2012 une série de hausses de taxes : sur les cigarettes, la shisha, l'électricité, le gaz... Ces mesures déclenchent une colère immédiate. Dans la nuit, à 2 h du matin, Morsi annule ces hausses.

15. Morsi ne contrôle pas sa police et n'a même plus les moyens financiers de sa politique d'Etat. Il se retrouve démunis et incapable. Il lui reste ses discours... Même des imams conscients de la situation inextricable, acquis au Président, qui font des prêches pro-Morsi, se font parfois violemment interpeller, voire séquestrer !

16. Quelques extraits de journaux égyptiens démontrent la situation exceptionnelle en Egypte :

17. « La crise politique ne se résoudra pas de sitôt, et la crise sociale ne tardera pas à venir. Ses contours sont clairs. Quand le président a reporté la décision de la hausse des impôts sur cinquante produits, il n'a fait que reporter la jonction des deux crises. […] Un gouvernement sans crédibilité, un président incapable de convaincre une grande partie de ses citoyens. Des investissements nationaux craintifs. Des investissements arabes qui se tiennent au loin. Des investissements étrangers qui ne viendront pas pour le moment. Des secteurs économiques en ébullition. Le tourisme est quasi paralysé, la Bourse est fluctuante, les usines s'arrêtent. Les prix grimpent quotidiennement et les salaires ne bougent pas. Si on suit les événements, on s'attend à l'entrée en scène de couches sociales pauvres. » Editorial du journal Al Masry al Youm

18. « On n'est pas dans un Etat si un groupe de personnes armées parcourt les rues en plein jour et brûlent les sièges des partis et les journaux et tout ce qui ne leur plaît pas sans être inquiétées. On n'est pas un Etat si des dizaines de personnes assiègent la Haute Cour Constitutionnelle depuis des semaines. […] . » Al Wafd

19. Dans ce contexte de radicalité et d'absence de perspective politique, le 23 janvier 2013, le syndicat des fermiers - 1,6 millions de membres - déclare rejoindre l'opposition à Morsi. La rébellion gagne les milieux les plus ruraux : par exemple deux tribus de la région de la Mer Rouge ont bloqué une autoroute après que la police ait tué un de leur membres.

20. Le 25 janvier, plusieurs organisations appellent à des manifestations pour le pain, la liberté, la justice sociale et contre la « frérisation » de la société.

Le Président Morsi, symbole de l'incompétence des Frères face à l'écroulemement de l'État égyptien.

21. Des affrontements entre des manifestants et des Frères Musulmans éclatent dans la nuit à Ismaïlia, puis le local des Frères sera complètement carbonisé. La police observe et n'intervient pas, obligeant les Frères à se battre directement contre les manifestants. Le piège se referme. Même la famille de Morsi, craignant pour sa sécurité, fuit son logement à Zagazig, en pleine nuit.

22. La police ne veut plus intervenir dans la ville de Suez, en partie suite à une révolte de simples policiers. Bientôt l'électricité est coupée, le siège des Frères Musulmans est brûlés et des affrontements font plus d'une quarantaine de morts. L'armée est envoyée.

23. A Port Saïd, certains manifestants se sont emparés des grandes échelles des pompiers et de leur matériel pour passer les murs de la prison et libérer les condamnés à mort. Des Snipers de la police sur la toit de la prison tirent sur les manifestants.

24. A Alexandrie les manifestants bloquent le tramway, envahissent la maison du maire. La police est absente et son quartier général est saccagé. A Mahalla, l'immeuble du gouvernorat est incendié ; à Damanhour, le local des Frères est en feu, puis le local des impôts est pillé ; à Kafr el-Cheikh, après avoir mis le feu au bâtiment du gouvernorat, les manifestants organisent un comité pour prendre en main l'administration de la région. Affrontements également à Beheira, Luxor, Kafr El-Sheikh, Gharbia, Sharqia...

25. Beaucoup de manifestants disent qu'ils ont atteint le point de non retour. Ils iront jusqu'au bout. L'Etat de Morsi décrète loi martiale et couvre-feu, ça n'intimide personne et personne n'obéit. Au contraire, par défi, les rues sont pleines.

26. La plupart des villes d'Egypte rejoignent le mouvement, attaquant commissariats, gouvernorats, sièges des Frères Musulmans... A cela s'ajoute le refus de payer taxes et impôts, et il y a même des villages du delta du Nil qui ont déclaré leur indépendance.

27. Dans le chaos, il y a même des affrontements entre la police et l'armée. A Luxor, Beni Suef et Nagaa Hammadi, les manifestants bloquent les voies ferrées. A Luxor encore, les propriétaires de petits bazars vendant des souvenirs aux touristes ont bloqué l'accès aux sites archéologiques pour exiger une diminution de leurs taxes.

28. Sous les ordres de l'armée, la police étant de plus en plus absente, des comités populaires se forment, notamment pour assurer la protection contre les vols. Par exemple à Mahalla où un commissariat est en grève par refus de réprimer la population. Un des slogans lancé par les manifestants était « nous n'avons pas besoin de ministre de l'intérieur, nous avons des comités ».

29. Les Frères sont désemparés et hésitent à remplacer la police par leurs propres milices. Même si le procureur général « autorise les citoyens à arrêter d'autres citoyens ». Mais cela légitime aussi les milices populaires non contrôlées, plus ou moins inféodées à l'armée. C'est la faillite de l'Etat.

30. De plus en plus, certains envisagent un recours à l'armée. Al Masry al Youm titre par exemple le 12 mars 2013, « l'Opposition a échoué, l'armée est notre espoir ».

Le Président Morsi n'a plus de crédit. Seul l'Armée peut sauver l'Egypte, dit-on.

31. L'armée tente alors d'orienter cette colère populaire, organisant en coulisse des pétitions et des manifestations contre la « frérisation » du pouvoir.  C'est bien elle qui a insufflé en grande partie la grève de la police en mars 2013 ou le mouvement des juges.

32. L'armée ne souhaite pas, dans un premier temps, renverser le gouvernement Morsi, mais garder sa position de force, notamment pour mieux négocier les privatisations exigées par le FMI (elle détient le tiers de l'économie). L'armée espère tirer profit de la mis en liquidation de l'économie egyptienne.

33. Le 15 mars 2013, des manifestations contre le pouvoir et contre la détérioration économique ont eu lieu partout en Egypte. Il faut dire que suite aux restrictions de diesel, le renchérissement des frais de transport a provoqué de fortes hausses de prix des fruits et légumes allant parfois jusqu'au doublement ou triplement des prix en quelques jours.

34. Avec les difficultés financières, les importations diminuent et les prix augmentent. Les médicaments comme le pétrole se font plus rares. Le gouvernement réduit les subventions pour l'agriculture, et en même temps importe moins de denrées alimentaires. Les paysans ont de plus en plus de mal à faire leurs récoltes (sans pétrole pour les tracteurs) et beaucoup sont pris en tenaille entre leurs dettes et la baisse de leurs revenus. Le manque de pétrole affecte aussi les centrales thermiques et entraîne des coupures d'électricité.

35. A Sohag, en Haute Egypte, une des villes les plus pauvres du pays, une grosse manifestation a accueilli Morsi qui venait parler du développement de la région aux cris de « on veut pas de vous ». L'université que devait visiter Morsi s'est mise en grève et Morsi a du renoncer à sa visite en fuyant la ville.

36. Conclusion provisoire de cette chronique : le 1er juillet 2013, plusieurs millions de personnes manifestent leur mécontentement, le quartier général des Frères musulmans est occupé. Le 3 juillet 2013, c'est le coup d'État militaire. La junte militaire, victorieuse, annonce la tenue prochaine d'élection et Adli Mansour est nommé président de la république par intérim. 

Égypte : Chronique d'un désastre
Tag(s) : #International

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